février 6, 2012

Le Long Des Rives

Posted in amour, anvers, art, guerre 14-18, israel, jerusalem, judaisme, juif, londres, maroc, roman à 1:40 par drwilly



LE LONG DES RIVES

William Lip
LE SECRET DU TEMPLE

Résumé: Ce roman retrace la vie d’un homme Elie, et d’une femme Reizy, dont les destins se trouvent mêlés à l’histoire du peuple Juif au 20ème siècle…

critique du CRIF:
legion juive 1917

1901

Soudain le vacarme incessant de la place Djema-El-Fnaa semblait s’éloigner comme aspiré par le soleil couchant. Des volutes de fumée s’élevaient au-dessus de la foule et le temps semblait suspendu l’espace d’un instant. C’est à ce moment que le Muezzin entonnait le credo Musulman: « Allah est grand, il n’y a pas d’autre Dieu, et Mohammed est son prophète ». Pour Elie c’était l’heure de presser le pas. Son père l’attendait à la synagogue, la prière du soir allait commencer. Il adorait flâner sur la place ou les raconteurs d’histoires faisaient concurrence aux charmeurs de serpents et par-dessus tout il adorait voir arriver les caravanes apportant épices, tapis et tissus de toutes les couleurs au marché bariolé et parfumé de Marrakech.
L’entrée du Mellah, le quartier réservé au Juifs, était facile à reconnaître, il y avait plusieurs bijouteries et magasins de tissus dans la rue qui menait à celui-ci, et l’animation était grande avant le shabbat. Les magasins devaient fermer avant le coucher du soleil, et il était dur de mettre un client dehors.
Elie connaissait par cœur les dédales des petites ruelles menant chez lui. Les cuisines exhalaient à la venue du shabbat. Couscous, dafina, et autres spécialités attisaient les papilles.
Mais d’abord l’obligatoire passage à la synagogue. C’est que son père était le président de la communauté et se devait d’avoir tous ses enfants près de lui pendant l’office. Il chantait les refrains liturgiques avec une telle ferveur et une telle joie que les textes sont restés imprégnés au plus profond d’Elie. Viens shabbat, viens comme une fiancée vers ton bien aimé… Ecoute Israël, l’éternel est notre Dieu, l’éternel n’est qu’un…Béni sois-tu, toi qui ressuscite les morts…Qu’elles sont belles les filles de Jérusalem…
Et puis à la fin de la cérémonie, la bénédiction du vin. Après avoir rappelé que le monde a été créé en 6 jours et que le septième jour est destiné au repos, le fruit de la vigne est béni.
C’est quand même bizarre, pensait Elie, « nos voisins musulmans n’ont pas le droit de boire du vin, et nous y sommes obligés! Et comme c’est une obligation, et bien moi, je n’aime pas le vin ».
Pourquoi les pères Juifs doivent-ils tellement discuter? J’avais hâte de rentrer à la maison pour goûter du couscous spécial Mama. Mais aujourd’hui la discussion semblait avoir pris un tournant très sérieux. Le cousin David qui habitait à Paris et tenait une maroquinerie fort prisée nous faisait savoir qu’il y avait beaucoup de remous à Paris et qu’on lui avait saccagé la vitrine parce qu’un certain capitaine Dreyfus aurait vendu des secrets français aux Allemands. Forcément l’état major français ne pouvait pas faire confiance à un Juif, Alsacien de surcroît pendant l’occupation de l’Alsace par l’Allemagne.
Mon père trouvait que les Juifs ne devaient pas se mêler de politique, que ça se retournait toujours contre eux. Le secrétaire, Milou Cohen par contre, trouvait qu’il fallait faire comme disait le journaliste Herzl qui suivait le procès et relatait un tas d’invraisemblances dans l’accusation: s’organiser politiquement pour défendre les intérêts des Juifs, et même créer un état Juif.
Mais là il allait trop loin. C’était du blasphème, défaire ce que Dieu avait fait, sans attendre le messie. Et puis ça risquait de déranger les bonnes relations avec les autorités qui protégeaient les peuples du livre. C’est de l’inconcevable, il faudrait des soldats pour protéger ce pays. Ca pousserait les jeunes soldats à tuer. C’est péché! Tu ne tueras point!
Mon père s’énervait, devenait tout rouge. Il fallait aider le cousin David, mais il ne fallait pas blasphémer. Etant tout de même un homme avec un esprit pratique, il se calmait et proposait de se retrouver après les prières de shabbat pour décider de ce qu’il fallait faire.
                                                                       *

Les parnassim c’est à dire les responsables de la communauté avaient l’habitude de se retrouver après la prière du shabbat à la table de mon père pour goûter la fameuse dafina de ma mère.
La table était mise sous une pergola au centre de la cour intérieure. Tous les notables étaient là et s’agitaient en jurant et en invoquant les rabbins miraculeux, mais rien n’y faisait mon père attendait.
Quand la discussion se calmait un peu mon père faisait semblant de dire quelque chose et puis tout le monde se taisait.
– La semaine prochaine nous devons voir le vizir de son altesse le sultan Moulay Abd el Aziz pour la djizya, l’impôt spécial des juifs . Comme chaque année il me giflera comme recommandé par le coran et me traitera de tous les noms et m’insultera devant tous les notables musulmans. Après, si la somme apportée se révèlera fructueuse, nous irons souper à la palmeraie et j’apporterai du meilleur vin de mes caves. Le vizir Ba’Hmad sait apprécier une bonne bouteille tout en évoquant le bon temps de l’Andalousie en récitant des poèmes d’Omar Khayam. Je toucherai un mot à propos de la situation en France métropolitaine, et je m’informerai pour savoir quel sera l’impact sur le développement de l’école Israélite. Pour le cousin David il faudrait commander un nouveau stock de peaux tannées et de tapis. Ce n’est pas vraiment le meilleur moment de l’année, mais le cousin du vizir s’est retrouvé avec un grand stock de marchandise non écoulée. Il doit sûrement y avoir un moyen d’arranger les choses au mieux. C’est à ce moment que je pourrai lui faire comprendre que s’il veut continuer à vendre des articles en cuir sur le marché français il aurait intérêt à nous aider face aux Français. La première chose c’est qu’il nous donne la permission d’ouvrir une école de « l’alliance Israélite ». Les enfants ayant reçu une éducation française seraient plus à même de favoriser les contacts avec la France et ainsi favoriser les relations commerciales dans l’intérêt de tous.
Là dessus le rabbin Shimon Benguigui se leva et traita mon père d’irresponsable.
– Si les enfants apprennent le français ils seraient tentés par les livres français remplis d’hérésies et d’idées révolutionnaires qui les détourneraient du bon chemin. Non non, les enfants continueront à suivre les cours à la synagogue.
Heureusement Milou Cohen qui avait déjà visité la France se levait pour répondre au rabbin que dans les écoles de « l’Alliance Israélite » les enfants recevaient autant de cours de religion que de cours profanes.
Après mille et une palabres mon père fut autorisé à évoquer l’école de l’alliance avec le vizir.
– En ce qui concerne Dreyfus, reprit mon père, il faudrait que dans les relations avec la France le Maroc soit du côté des Dreyfusards. Imaginez que des émigrés marocains s’installent en France et qu’ils soient considérés comme Dreyfus, c’est à dire suspect parce-que différents, cela ne pourrait donner lieu qu’à des injustices.
– Pour commencer, lui répondit le rabbin, l’armée n’est pas un endroit recommandable pour un Juif. Ce n’est pas leur place. Ce n’est qu’attirer la foudre d’être à l’armée. Il est interdit de tuer, les lois du décalogue sont claires et sans discussion.
– Mais rabbi, l’armée française défend les idées d’égalité, fraternité et de liberté. Grâce à ces valeurs les Juifs de France ont finalement pu apporter leur contribution à la société. Regardez l’essor des écoles en France, l’amélioration des conditions de vie grâce aux travaux des équipes médicales. Et si l’armée française n’était pas intervenue nous serions encore à la merci des brigands qui terrorisent les routes.
– Oui je l’admets, il y a une différence entre « ne tue pas» et « tu ne tueras point » comme c’est écrit et qui sous-entend que cette loi n’est qu’un espoir pour l’ère messianique et qu’il faut admettre le monde comme il est et non comme on aimerait qu’il soit…
– Bien, nous sommes tous d’accord, la semaine prochaine j’irai voir le vizir et j’aborderai les problèmes politiques français concernant l’affaire Dreyfus, la commande des stocks de peaux tannées et de tapis et le développement de l’école de l’alliance Israélite. Plus de questions ?
– Et la djizya diminuée ?
– Comment la djizya diminuée ? Milou tu as quand-même bien vérifié les comptes de la communauté ?
– Les troubles en France ont eu des répercussions non seulement sur l’exportation de la Maroquinerie, mais aussi sur l’entrée de devises diminuées par les détournements de fonds par des petits caïds locaux et des bandes de pillards. Mais je suppose que le vizir est au courant et ne nous mettra pas dans une situation nous empêchant de nous fournir auprès des producteurs.
– Ne compte pas trop sur le bon sens du vizir. Tu connais l’histoire du scorpion et du crocodile ?
– Non, raconte…
– Un jour un scorpion demande à un crocodile de l’amener sur l’autre rive du Nil. Le crocodile lui dit, je te connais, tu vas me piquer avec ton dard empoisonné. Allons crocodile sois raisonnable, si je te pique je me noie avec toi. D’accord, marché conclu. Arrivé au milieu du fleuve le scorpion n’y tenant plus pique le crocodile. Mais scorpion qu’est-ce que tu fais, nous allons tous deux nous noyer. Pourquoi as-tu fais ça ?
– Maktoub, c’est écrit, c’est mon destin…
– Ca ne présage rien de bon pour notre visite au vizir…
**

Accompagné par Milou Cohen, Victor Sitbon le président de la communauté marcha vers le palais situé juste à côté du Mellah. Milou Cohen tenait la mallette avec la djizya de cette année. Il était fort préoccupé car la recette de cette année était moins importante que celle de l’année précédente.
– Donc, pas question de chercher des excuses, les troubles en France sont suffisamment importants et portent autant préjudice aux producteurs qu’aux négociants.
– Ils ne vont tout de même pas scier la branche sur laquelle ils sont assis. S’ils nous ruinent qui vendra leur marchandise en France?
Après avoir enlevé leurs babouches et attendu des heures dans le vestibule, la délégation menée par le président de la communauté put enter chez le vizir.
La tête haute Victor Sitbon entra dans la salle digne d’un palais des mille et une nuits. La cour d’intrigants et de politiciens obséquieux s’arrêta soudain au milieu de mille et une conversations bruyantes. Sous des regards de dédain et de mépris la délégation de la communauté Juive se fraya un passage. Quelques formules de malédiction fusaient ça et là, al yahoud kelabna ! Voilà nos chiens de Juifs ! Arrivé devant le vizir Victor Sitbon prit la main de celui-ci pour la baiser. Mais à peine eut-il relâché la main que le vizir lui tendait nonchalamment sans le regarder, qu’il fut giflé avec une force qui le fit tomber à terre. Les notables trouvaient ça très drôle et riaient d’un rire moqueur.
– On ne peut vraiment pas vous faire confiance à vous autres. Vous êtes nés pour la traîtrise. Si un capitaine Juif en France ne mérite pas la confiance qu’on a en lui alors pourquoi je devrais vous faire confiance ici. Je parie que vous allez à nouveau m’inventer mille excuses pour justifier une djizya en dessous de ce qui a été demandé.
– Voici la djizya sidi Ba’Hmad.
– Mais vous vous moquez de moi, on avait convenu que cette année la djizya allait augmenter en fonction de l’augmentation de la population et vous osez m’apporter moins que l’année dernière. Gardes ! Emmenez monsieur Sitbon et monsieur Cohen.
– Mais…
– J’ai dit, que la volonté d’Allah soit faite….
Sans un mot d’explication les deux notables se firent attacher les mains par les gardes présents dans la salle et menés sans ménagements vers un bâtiment proche barré par de lourds barreaux de fer.
Après avoir descendu des étroits escaliers et de longs couloirs percés de lourdes portes, derrière lesquelles on devina plutôt qu’on n’entendit les gémissements des prisonniers, leur longue descente en enfer se terminait au bout d’un petit couloir en cul de sac à peine éclairé et barré par une vieille porte en bois renforcée par des barres de fer.
Après avoir forcé les verrous avec beaucoup de difficultés nos deux compagnons d’infortune se virent jetés dans une pièce sombre à peine éclairée par un soupirail minuscule.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’ils ne s’habituent à la pénombre. Et soudain quelque chose remua dans un coin. Effrayés ils se tinrent sans dire un mot. Un rat s’échappa soudain sous la porte.

– Barou’h habah… Bienvenue dans la demeure du seigneur. Le seigneur a donné, le seigneur a repris.
Un vieil homme en kaftan rayé et à la longue barbe blanche se tint difficilement recroquevillé sur un chiffon. S’étant un peu habitué à la pénombre ce fut le choc de leur vie.
Voilà qu’ils reconnurent Meïr Amsalagh, leur vénéré savant, médecin et rabbin bien aimé qu’ils crurent parti à jamais après un voyage en terre sainte.
– Rabbi, vous ici, mais on vous croyait à Safed, vous qui voyiez dans les plus grandes ténèbres grâce à votre connaissance de la thora reçue, la cabbale… Mais que s’est-il passé? Quelle frayeur de ne plus avoir de vos nouvelles.
– Mes enfants s’il vous plait, je suis fort souffrant. Donnez-moi un peu d’eau de la cruche là-bas et je vous raconterai ce que vous devez absolument savoir…

***
Rabbi Meïr fut pris d’une violente quinte de toux. Victor Sitbon le prit par l’épaule et Milou Cohen se pressa pour lui donner un peu d’eau.
– Merci les amis, je vous suis reconnaissant, mais ne vous attardez pas sur moi, vous feriez mieux de penser à vous. Qu’est-ce qui vous a amené ici ?
– Nous n’y comprenons rien, nous étions venus nous acquitter de la djizya et soudain le vizir s’est mis en colère et nous a laissé mettre en prison.
– Je crois deviner ce qui s’est passé, j’ai été témoin ici bas de propos que je n’aurais pas du entendre. Un prêtre français a été arrêté dernièrement. Il avait établi un petit dispensaire pour les nécessiteux. Le succès de ce dispensaire a naturellement éveillé la rancœur de certains guérisseurs locaux qui se sont empressé de tourner la tête à l’Imam pour faire cesser les activités du prêtre. Sous prétexte d’avoir donné un produit n’étant pas halal à un enfant et de sorte l’avoir empoisonné, le dispensaire s’est vu interdit d’activité et le prêtre a été mis en prison. Les idées libérales françaises et le projet d’école Israélite sont très mal perçues par les autorités religieuses qui craignent d’y perdre leur pouvoir. En plus la ferveur prosélyte du prêtre qui avait gagné beaucoup d’estime chez les marginaux et les plus pauvres rajoutait beaucoup de rancœur chez les imams, surtout ceux qui étaient revenus du Hadj et s’étaient fait tourner la tête à La Mecque par des prêcheurs salafistes. Mais ce qui a fait déborder le vase c’est l’histoire de la petite Fadila qui s’est fait posséder par le djinn d’un Juif Ashkénaze.
– Un djinn, mais qu’es-ce que c’est que ces fadaises rétorqua Milou ?
– Pouh pouh pouh, tu n’as pas honte de parler comme-ça, lui dit Victor qui était fort superstitieux. Tu n’as jamais entendu parler des dibbouks ? Dans la cabbale la passion amoureuse peut nous faire tellement souhaiter la présence de l’être cher, que l’esprit arrive à un tel niveau d’excitation que le souvenir de l’être cher ressort des tréfonds de l’âme pour envahir chaque instant. C’est cet état de conscience que l’on retrouve chez les personnes qui ont perdu un être cher et chez qui le souvenir de cet être cher arrive à remplir tout moment de la journée empêchant cette personne de penser normalement. Une personne dans cet état est appelée un dibbouk. D’ailleurs cet état de conscience perçu par l’être amoureux est considéré par les cabbalistes comme étant une nécessité à la réelle compréhension de la Thora. La cabbale nous donne cet exemple : pour voir la beauté de la Thora il faut être passionné comme ce prince amoureux qui grâce à sa passion restera nuit et jour à guetter la fenêtre du palais pour être seul à voir furtivement la princesse dont il est amoureux.
– Ca va, ça va arrête tes démonstrations pédantes. On sait que tu aurais bien voulu devenir professeur en philosophie, mais moi j’aimerais bien savoir comment on est arrivé à moisir dans ce trou, et encore plus comment on peut en sortir. Alors dites-moi, Rabbi, qu’est-ce que c’est que cette histoire de djinn de juif ashkénaze ?
– Et bien voilà, la petite Fadila, la fille de Mohammed, le marchand de tapis qui habite derrière le coin du Mellah, est tombée amoureuse de David le fils du cordonnier Mardoché dont Mohammed avait repris l’échoppe. Ils se retrouvèrent en cachette au puits ou Fadila allait puiser de l’eau. David lui racontait sa vie, les souffrances de sa famille et aussi toutes les belles histoires de la Thora. Ils jouaient à Salomon et la belle reine de Sabah pour qui Salomon a écrit le plus beau poème d’amour qui est le cantique des cantiques. Ils jouaient à Boaz et la vertueuse Noémie dont le petit-fils allait devenir le roi d’Israël.
– Et alors, s’il fallait mettre en prison tous ceux qui connaissent des jeunes tourtereaux il n’y aurait pas assez de place dans les prisons, je suppose que ces deux enfants ont eu la correction qu’ils méritent, manquer de respect ainsi à leurs parents…
– Non, non, ce n’est pas ça. Elle était une des seules filles de Marrakech qui allait à l’école française. Son père qui avait besoin de l’aide de quelqu’un qui puisse écrire le français l’avait envoyé à l’école. Là elle se faisait remarquer par son professeur de religion. Chaque fois que son professeur disait que les juifs étaient comme des chiens et des singes et qu’il fallait tuer les juifs elle se révoltait. Elle disait que le coran n’était qu’une pâle copie de la bible des Juifs dictée par un illettré malade qui n’avait trouvé rien d’autre pour attirer toutes sortes de brigands dans sa conception de la religion qu’en leur promettant le paradis avec 72 vierges s’ils tuaient pour sa religion. Fadila se comportait d’une façon de plus en plus étrange. Elle ne mangeait plus rien et il lui arrivait de parler comme un homme dans une langue que personne ne comprenait.
– Ca y est il nous remet l’histoire du Dibbouk !
– Et bien oui, un marabout consulté par la famille confirmait qu’elle avait été envahie par un esprit, un djinn. Le marabout est resté 2 jours et 2 nuits à son chevet. Et figurez-vous qu’il a découvert que la fille était habitée par l’esprit d’un juif qui avait habité leur maison avant eux. C’est la deuxième nuit qu’ils ont été réveillés par la respiration haletante de Fadila qui pointait son doigt vers le mur. Et là se dressait une grande ombre noire avec un chapeau noir, l’esprit du Juif Mardoché qui habitait l’échoppe du marchand de tapis. Fadila s’est dressé d’un bond dans son lit et a commencé à blasphémer sans arrêt. Elle prétendait que Mohammed a dénoncé Mardoché au vizir Ba’Hmad pour pouvoir s’approprier son échoppe. Et qu’il a faussement accusé Mardoché d’insultes au prophète. Et elle a égrené toutes les insultes une à une. Que Mahomet était un voleur, que Mahomet était un assassin, que Mahomet était un épileptique, que Mahomet était un coureur de jupon, que Mahomet était un pédophile, que Mahomet était un illettré, que Mahomet était un faussaire…
– Chtt rabbi, on va se faire bastonner…
– Et finalement elle a crié que le sang qui a coulé du cou de Mardochée quand le bourreau lui a tranché la gorge continuera à couler de la gorge de tous les enfants de Mohamed jusqu’à la 5ème génération ! Toute la maisonnée était sens dessus dessous, ce n’était qu’après avoir bastonné Fadila jusqu’à la faire vomir et ensuite la faire perdre connaissance que Fadila s’est finalement tue. A force d’incantations et de prières le marabout a finalement réussi à faire fuir cet esprit qui a terrorisé toute la famille de Fadila.
– Mais Fadila en disant que Mohamed a dénoncé Mardoché pour pouvoir s’approprier son échoppe a dit tout haut que ce que tout le monde savait dans le Mellah.
– Oui mais à présent la moitié de la ville a été voir le vizir pris de panique. Et pour calmer la population il vous a jeté en prison…
– Rabbi, vous qui savez tout de la sainte Thora et pour qui la cabala n’a pas de secrets dites-nous ce que nous devons faire…
– Calmez-vous. Il faut d’abord savoir que si Fadila n’avait pas feint d’être possédée par un djinn, elle était susceptible d’être condamnée à mort pour apostasie. Donc l’histoire du djinn était bien trouvée par Fadila. Je vais vous raconter ce qu’il faut faire pour vous sortir de cette étrange situation dit le rabbin de façon résolue semblant soudain rajeunir de 10 ans. Mais pour savoir quoi faire vous devez comprendre ce qui peut nous aider. Sachez que c’est grâce à l’éternel notre Dieu que nous avons toujours réussi à nous sortir de toutes les situations difficiles de génération en génération. Ecoutez bien ce que j’ai à vous dire concernant l’éternel notre Dieu. C’est ce que m’a appris le Dr Lieberman à Jérusalem. Vous savez, le Dr Lieberman n’est pas un Juif pratiquant. Pourtant ses actes et ses pensées correspondent d’avantage aux écrits de nos aïeux que les centaines de prières récitées journellement à Méa Shearim. Le Dr Lieberman a délaissé son splendide cabinet médical à Vienne pour venir soigner les pauvres miséreux de Jérusalem. Voici ce qu’il m’a dit à propos de celui que nous appelons « le miséricordieux », « notre père », « notre roi », « roi de l’univers », « chef des légions », « bouclier d’Abraham », « bouclier de David », « guérisseurs des malades », « donneur de vie », « le trois fois saint qu’il soit béni »: Il dit que dans la bible on ne décrit nulle part Dieu. Il se révèle par une définition très vague qui est: Y-H-V-H, ou Jehova d’après la prononciation la plus courante. En réfléchissant à la signification de ces quatre lettres, dans le contexte de sa traduction la plus répandue « l’Eternel », le docteur Lieberman a découvert qu’il s’agit d’un acronyme. C’est à dire un sigle composé par la première lettre des quatre mots qui la composent.
On se souvient que Dieu s’est révélé à Moise comme Ehye acher Ehye , c’est-à-dire « je suis qui je suis ». L’homme aussi « est qui il est », mais il est mortel. Par contre celui qui « est » et qui « « sera » toujours ce qui se dit en hébreu « Yech Hou Veyiyeh Hou », est donc « Eternel » au sens propre et au sens figuré. Et l’acronyme de cette phrase est Y-H-V-H tel qu’on l’écrit dans la bible.
Les deux premières lettres de cet acronyme (Y.H.) pourraient faire référence à l’homme comme l’a suggéré un certain Yeshou ou Jésus en latin. Mais l’homme est mortel. Par contre, « l’intelligence » qui l’a façonné est éternelle. Notre tendance anthropomorphe nous pousse à vouloir imaginer une espèce de Dieu le père qui tel un homme, un père, un roi, un tyran, nous dicte ses volontés. Mais ce qui a toujours été, et sera toujours, ce sont les codes biologiques et physiques qui mènent à la vie. D’ailleurs le mot français Dieu provient du grec Zeus, archétype de dieu le père.
– Mais rabbi, ce que vous dites là c’est du blasphème. En Hollande un penseur Juif, Spinoza je crois, s’est fait mettre au ban de sa communauté pour avoir osé proférer ces paroles là.
– Non mon ami, ce que dit la bible, c’est qu’il est interdit de s’adresser à une idole sous quelque forme que ce soit, animale, humaine ou abstraite. Ce qui dirige notre existence à nous, c’est ce qui a toujours existé et existera toujours. Le message de la bible est qu’il ne faut pas être anthropomorphe et réagir à Dieu comme s’il était un homme, mais comprendre la déité comme ce qui a toujours régi les choses et régira toujours les choses. D’ailleurs l’unicité de ce qui a toujours été et qui sera toujours, ainsi que l’interdiction de représenter Dieu d’une façon anthropomorphe est une notion fondamentale de l’héritage biblique qu’on retrouve aussi dans l’Islam. Dieu n’a pas de sentiments, il n’est ni bon ni mauvais, c’est l’homme qui a des sentiments, c’est l’homme qui est bon ou mauvais !
Un bruit de clés et de portes s’ouvrant et se fermant faisait soudain taire tout le monde. Des sons plaintifs provenant des cellules voisines devenaient de plus en plus clairs d’après le rapprochement des bruits de judas ouverts et fermés pour le repas du soir. Quand le judas de la porte s’ouvrait apparaissaient une cruche et un sac de pain et d’olives.
– Remerciez Allah et le Sultan pour ce pain car il est miséricordieux. Et quand vous aurez terminé votre repas n’oubliez pas de mettre le seau à côté de la cruche vide.
– Ya Sidi, est-il suffisamment miséricordieux que pour laisser soigner notre rabbin Meïr ?
– Ce n’est pas à moi d’en juger. Mais j’en parlerai à mon officier supérieur. Vous êtes ici en tant que dhimmi sous la protection du sultan et il est de mon devoir de m’occuper de vous. M’slemah !
Le judas se ferma sans autre information ou réponse.
– A l’entendre on pourrait presque croire qu’il faille le remercier d’être Dhimmi, faisant partie du patrimoine du sultan comme son harem, ses ânes et ses chèvres. Tant que nous servons le sultan, payons la djizzya et vivons humblement et séparés il nous laisse tranquille. Mais malheur à nous si le sultan décidait d’en finir avec nous.
– Mais cela nous permet quand-même de vivre selon les préceptes de la torah
– Comment peux-tu vivre dignement selon les préceptes de la torah en tant que descendant d’Abraham, Isaac et Jacob, honorer l’éternel à Jérusalem et faire briller la lumière de l’éternel sur les peuples, si ta parole n’est pas reconnue par les musulmans qui se sont approprié notre ancêtre ?
– Ne soit pas si vaniteux. Est-ce que les enfants se font encore immoler par les idolâtres ?
– Non, mais les hashishin ont sacrifié leurs enfants à la demande de leur chef.
– Est-ce que les meurtres restent impunis ?
– Non, mais Mahomet a fait exécuter toute une tribu Juive et a gardé la plus belle fille comme épouse
– Est-ce que les voleurs restent impunis ?
– Non, mai Mahomet a donné des consignes pour partager « honnêtement » les « butins ».
– Essaye de comprendre, pour mieux saisir l’idée du dieu unique dans leur échelle de valeurs, ils ont remplacé Elohim ou Allahin en arabe par Allah au singulier ce qui a fait perdre toute la force d’ Elohim qui représente le « Pantheon » ou « Tous les dieux ».
– Oui mais les autres sont quand-même des idoles.
– Si ce sont des idoles, alors pourquoi se trouvent-ils repris dans la bible sous le nom collectif de Elohim ?
– Ca nous dépasse un peu rabbi Meïr, comment est-ce que vous comprenez le paradoxe du dieu unique et de Elohim, les dieux ?
– J’essayerai de mieux m’expliquer : Quand on analyse les différentes formes de déités dans le monde, on aperçoit que le commun dénominateur des différents dieux est « la peur ». Les idoles étaient faites de telle façon qu’elles inspiraient la peur. A partir du moment où cette idole inspire la peur, elle donne un pouvoir à celui qui sait manipuler cette peur. Les dieux ont en général l’apparence de serpents, de lions, de rapaces craints et respectés par l’homme. La phobie du serpent est une peur qui apparaît d’une façon systématique autour de la puberté. Comme beaucoup de phobies celles-ci ne sont pas acquises, mais présentes de façon congénitale afin de préserver la personne contre les dangers. Il existe aussi une connotation sexuelle par rapport aux transformations du corps autour de la puberté entraînant des rêves à symbolique phallique dans lequel le serpent est bien entendu l’objet phallique. C’est le Dr Freud qui a appris ça au Dr Lieberman qui était fort impressionné par cette observation. Sache qu’une idole classique, en pierre ou en bois a un grand désavantage. Elle est fragile et peut être détruite. Une fois détruite, elle perd tout son effet. De là le génie du Dieu unique omniprésent et invisible. Il n’y avait pas moyen de le détruire. La seule façon de le vaincre comme l’ont appris à leurs dépens les Romains était de l’adopter. Et la peur de l’invisible est une peur tenace comme savait bien l’exploiter le maître du suspense Edgar Poe dans ses romans d’épouvante. Si le Dieu des Juifs existe, il est présent dans la peur irrationnelle qu’il suscite chez les antisémites. Et il est aussi présent dans l’angoisse existentielle des Juifs. Angoisse innée comme est la peur de la mort chez tout le monde. Et c’est ainsi que les préceptes de la bible sont appliqués à la limite de la névrose par des croyants anxieux et que se perpétue le message de génération en génération.

– Donc si on veut s’imaginer dieu, on ne peut absolument pas lui accorder de caractère humain ? Dieu est tout à fait abstrait ?
– En effet, comme le concept des chiffres imaginaires qui aide à résoudre certains théorèmes mathématiques, le concept imaginaire d’une déité aide à résoudre des problèmes d’autorité, et aide à suivre une certaine éthique. Tant que les principes religieux poussent à rendre les gens heureux et à faire le bien, il n’y a pas de mal. Mais dès que les principes religieux sont pris au pied de la lettre et considérés comme plus important que la réalité de la vie quotidienne, alors la vie devient invivable. A ce moment la religion devient une excuse pour ne pas avoir à prendre ses responsabilités et pour dire que c’est Dieu qui a voulu les pires excès. Et alors tout est possible, les attentats suicides des Hashishin, suicides collectifs, autodafés, inquisition, mise au bûcher, etc… Mais si le concept imaginaire aide une génération à transmettre son expérience à la suivante alors celle-ci pourra plus vite s’adapter aux nouvelles circonstances et pallier le cas échéant.
– Donc Dieu est une abstraction qui n’est ni bonne ni mauvaise. C’est l’homme qui en parlant au nom de Dieu rend celui-ci responsable des pires crimes….
– En effet, et j’irai plus loin, un autre concept imaginaire nous aide tous les jours. On ne peut le consommer et il ne nous est d’aucune utilité quand on est seul avec lui. Sur soi ce concept est pratiquement invisible, il peut être représenté par des images mais n’a aucune activité propre. Il peut même faire des miracles, nous faire traverser la mer à pied sec, guérir des malades. Qui peut me dire quel est ce concept abstrait tellement puissant ?
Milou se hasarda : – les djinns ?
– Le voilà qui revient avec ses djinns. Tu as déjà vu un djinn te faire traverser la mer ?
– Est-ce qu’il s’agit de quelque chose d’exceptionnel ou de tous les jours ? risqua Victor
– C’est quelque chose que nous employons tous les jours.
– Mais oui, bien entendu, il s’agit de l’argent qu’on ne peut consommer et qui ne nous est d’aucune utilité si nous sommes seuls avec lui dans le désert.
– Bravo Milou ! Par contre dès qu’on se retrouve en société, l’argent permet la transmission de savoir, de nourriture, de travail en différé et permet la réalisation de tous les projets imaginables. Il a même réussi à éviter de verser du sang de vengeance en compensation d’accidents graves. Pour certaines personnes malheureusement cette abstraction possède des vertus intrinsèques et pousse à réaliser des actes contraires à l’éthique humaine.
– Et celui qui garantit la valeur de l’argent, roi ou empereur a le pouvoir. Dieu et l’argent sont donc des armes de pouvoir.
– Oui et cela est même vrai à petite échelle. Nous inventons continuellement des dieux imaginaires qui nous confèrent une autorité par rapport à nos enfants. Et nos enfants nous en redemandent car grâce à ces autorités imaginaires les enfants arrivent à se surpasser, à vaincre leurs pulsions pour faire plaisir à leurs parents et finalement à être heureux avec la récompense. Quelle tristesse le jour où on a vu que la fée des dents n’était que sa maman qui échange la petite dent de lait pour un petit cadeau et que l’on réalise que le père Noël porte une fausse barbe…
– Alors, Dieu n’est qu’une invention pour faire obéir les enfants ?
– Non Victor, Dieu existe, mais ce n’est pas ce que l’on imagine. Dieu n’a aucune caractéristique humaine, n’a pas de nom, n’a pas d’émotions, ne se voit pas, est tout à fait abstrait et pourtant est éternel contrairement à nous qui sommes mortels.
– Bon ces théories sont très jolies et très intéressantes, mais comment vont-elles nous faire sortir de ce trou ?
– Ah Milou, mais c’est à présent que « le chat traverse la rivière » comme dirait ce cher Dr Lieberman. Si vous avez bien retenu ce que je vous ai dit, celui qui parle au nom de Dieu a du pouvoir sur celui qui a peur de Dieu. Mais ce que nos ennemis ignorent c’est que Dieu est un concept imaginaire qui peut englober des milliers de choses différentes. Chacun a peur de quelque chose d’autre. Il suffit de trouver ce qui fait le plus peur à son ennemi pour pouvoir tirer profit de cette peur.
– Le djinn du Juif ashkénaze !
– Excellent, il n’y a rien qui fait plus trembler les populations superstitieuses de la région de l’Atlas que les histoires de djinns. Même mama Simi tremble quand je lui dis qu’il y a un djinn dans ses placards. Bon alors écoutez ce qu’on va faire…..

*****

– Aaaaaah….Aaaah…aaaaah…..
– Qu’est-ce qui ce passe ici ! s’écrie un garde accouru par la plainte effrayante de Milou Cohen
– C’est le secrétaire, vite appelez votre supérieur, il est tout bizarre, regardez, je ne l’ai jamais vu ainsi.
Le garde ouvrait doucement le judas de la porte et restait pétrifié par ce qu’il voyait.
Milou était tout noir et ses yeux semblaient révulsés alors que la bave coulait de sa bouche et qu’une traînée rouge coulait de son cou…
– C’est le secrétaire de la communauté, faites quelque chose, si l’émir entend qu’il est arrivé quelque chose de fâcheux au secrétaire des dhimmis, je crains que votre tête ne vaille plus grand chose.
– Aaaaah Ich hob dich in d’r ert ! loz mir tzerieh !
– Mais qu’est-ce qu’il se passe Milou, qu’est-ce que tu dis ?
– Ich bin nicht Milou
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Jé né souis pas Milou
– Mais qui parle ?
– Jé souis Marrdochééhh !
– Houh !
– Hah !
– Allah houakbar, Allah houakbar, c’est pas vrai, c’est pas vrai, au secours…..
– Ha ha ha ha, regarde le détaler, on aurait dit qu’il a vu son arrière-grand-père…
– C’est pire que çà, il a vu celui dont le sang risque de leur retomber dessus…
– Extraordinaire Milou, où as-tu appris à parler ainsi ?
– Mais c’est ce que je t’ai dis, mon cousin en France parle Yiddish et ma mère qui vient de France parle aussi le Yiddish.
– Tu vas voir, je vais leur faire la peur de leur vie, mais, surtout que personne ne dévoile l’identité de ma mère…C’est extraordinaire ce qu’on peut faire avec les crasses des geôles du vizir, un peu de kohl et du sang de rat et c’est plus vrai que vrai, surtout dans la pénombre de ce cachot….

******

– Victor Sitbon, suivez-moi !
– Tout de suite
– Le Vizir vous attend
– Je suis là
Après avoir remonté les vieux escaliers en pierre ou la lumière s’infiltrait par des petites lucarnes chichement placées de détour en détour, Victor cillait des yeux pour s’accommoder à la lumière vive de midi. Une douce chaleur l’enveloppait petit à petit en lui redonnant goût à la vie.
– Victor mon ami ! Pardonne-moi de t’avoir traité de la sorte. Viens que je t’explique la situation…Tu comprends qu’il m’est difficile dans la situation actuelle de montrer l’affection que j’ai pour toi. Les imams ont la population dans leur main. Et si comme je le crains la terreur inspirée par ton secrétaire à mon garde chiourme fait le tour de la kasbah je ne peux rien garantir pour la sécurité des tiens. Toutes ces histoires de djinns sont bonnes pour les conteurs de la place Djemma el Fna, mais je ne suis pas dupe. Tu dois comprendre que les notables sont les représentants de la vraie foi et que nous sommes redevables de la peur que les imams inspirent à la population.
– D’accord, mais derrière ces histoires se cache une vraie tragédie. Le vieux Mardochée a été exécuté pour blasphème !
– Je dois faire respecter la loi. Et ici la loi c’est le coran. L’important n’est pas que le condamné soit coupable ou non, l’important c’est que l’exemple effraye ceux qui aimeraient se révolter contre l’ordre établi.
– Mais ainsi tu empêches tout progrès, toute amélioration de qualité de vie. Bien sûr il est important que les gens puissent se rattacher à quelque chose qui les dépasse pour tous les grands changements dans leur vie. Nous suivons tous des préceptes en honneur du créateur, mais il ne faut pas oublier l’essentiel, l’homme est le couronnement de la création et les lois ont été faites pour améliorer la vie des hommes.
– Je n’ai pas trop à me plaindre
– Bien sûr, toi tu vis dans un monde à part protégé par ta garde qui te protège contre les attaques physiques et par les imams qui te protègent contre les révoltes de la société.
– Victor, je t’ai toujours apprécié comme ami et tes conseils m’ont toujours été précieux, mais sache que l’équilibre que nous avons obtenu ici dans le dar el islam l’a été au bout de guerres impitoyables qui ont généré des générations de pacification au profit de tous.
– Au profit de tous ? As-tu pensé à tous ces miséreux qui n’ont aucun espoir d’amélioration de leur sort.
– Maktoub, c’est écrit et ils acceptent leur sort en attendant le paradis. Ce n’est pas comme les incroyants qui tremblent rien qu’à l’idée de la mort.
– Sidi Ba’Hmad mon ami, c’est trop facile. Alors être pauvre et miséreux est la volonté d’Allah. Je suis désolé, mais c’est la devise de ceux qui refusent d’avoir une responsabilité dans la vie. S’il nous arrive un malheur c’est la volonté d’Allah et tout s’arrête là. Abraham discutait quand il trouvait que la chute de Sodome et Gomorrhe pouvait être évitée s’il y avait des justes dans la cité. Jacob s’est battu avec l’ange et après cela s’est même vu attribuer le nom d’Israël. Le destin n’est pas quelque-chose d’implacable. Les marins nous ont prouvés que la connaissance nous permet même de profiter des vents contraires pour progresser dans la direction qu’on désire.
– Je suis d’accord avec toi, mais pour cela il faut être celui qui décide, c’est à dire celui qu’on obéit. Et pour être obéi il faut être craint. Sache que même moi je suis à la merci de mon souverain qu’Allah le bénisse. Et mon souverain bénéficie de la protection divine parce qu’il est un descendant du prophète. Allah hou akhbar, la Allah ilallah, Mohamed razoul Allah ! Allah est les plus grand, il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah et Mohamed est son prophète !
– Tiens je croyais que le prophète n’avait que des filles et que les enfants d’Ali son beau-fils sont les vrais descendants du prophète.
– Arrête de blasphémer ou je te fais arrêter ! C’est Abou Bakr le vrai descendant du prophète !
– Mais enfin Abou Bakr n’était qu’un de ses beau-pères ?
– Je ne discute pas avec toi, la sunna a décidé que les descendants d’Abou Bakr sont les vrais héritiers du prophète comme l’est notre vénérable sultan et critiquer le sultan équivaut au blasphème puni de peine capitale.
– Maintenant je comprends d’ou vous tirez votre puissance absolue, critiquer le souverain ou ses vizirs équivaut au blasphème et équivaut à une damnation éternelle dans les feux de l’enfer…
– Quand tu parles comme ça je comprends qu’on veuille exterminer tous tes semblables, vous n’avez aucun respect. Est-ce que tu ne crains pas l’enfer Victor ?
– L’enfer dans la bible est la vallée de la Géhenne dans les faubourgs de Jérusalem. Pour nous l’enfer et le paradis sont ici sur terre, c’est ici sur terre qu’il faut se faire pardonner et faire la paix. Le paradis se trouve sur la terre d’Eden entre le Tigre et l’Euphrate.
– Bon écoute, je ne t’ai pas fait venir pour faire un cours de théologie comparative. Il faut résoudre l’agitation qu’il y a en ville à cause du fils du cordonnier. L’influence qu’il a sur Fadila a suscité une agitation très malsaine. La famille et la mosquée de Mohamed le marchand de tapis sont en effervescence. D’abord ils ont très peur de la vengeance de Mardochée, ensuite ils en veulent à mort à David et à la famille du cordonnier. En faisant réapparaître le Djinn de Mardochée dans la prison cette agitation n’a réussi qu’à augmenter. Je te le demande avec empressement agis pour faire disparaître ce Djinn, ou au moins neutralise le en rendant sa vengeance caduque, c’est-à-dire en admettant l’innocence de Mohamed.
– Mais ça ne dépend pas de moi
– Pas avec moi Victor, je te connais assez pour avoir fait les quatre cent coups ensemble. Fais un effort, aussi non c’est moi qui devrai faire disparaître le « Djinn » ou plutôt son hôte…
– Gardes ramenez monsieur Sitbon !

*******

– Le choix que le vizir nous laisse est très simple, soit on pardonne un assassin, soit le vizir fait disparaître le djinn en faisant disparaître son hôte. Milou tu vois ce qu’il veut dire ?
– I‘h hob eim in der ert
– Ce n’est pas le moment de faire le malin Milou, réfléchis.
– C’est tout réfléchi, c’est moi qui détiens le pouvoir maintenant.
– Mais s’il te tue il n’y a plus de pouvoir du tout.
– Pas si le djinn passe d’hôte en hôte
– Milou, tu es le seul qui parle yiddish ici
– C’est ce que tu crois, le professeur d’Anglais représentant l’alliance Israélite vient de Strasbourg et avec un peu d’imagination on peut faire parler yiddish à tous les enfants qui suivent les cours du rabbi Muller de Mainz.
– Milou tu es un génie ! Oui mais un instant, ton plan ne marche que si l’on sort d’ici.
– Fais-moi confiance
– Mais dites-nous rabbi Meïr, vous nous avez raconté votre quête et les énormes conséquences de la sagesse que le Dr Liebermann vous a livrée. Mais si tout ça était tellement efficace vous ne seriez pas ici à moisir dans ce trou.
– Bien sûr, vous avez raison, ce n’est malheureusement pas cette sagesse qui m’a fait atterrir ici. J’ai été victime de la jalousie d’un marabout ne supportant pas l’ombre que je lui faisais malgré moi.
– Ne soyez pas si modeste rabbi Meïr, votre sagesse est reconnue par tous, qu’ils soient Juifs, Arabes ou Français.
– Malheureusement, ce n’est pas la sagesse qui prévaut dans ces contrées. L’orgueil et l’envie sont bien plus puissants. Dernièrement l’ambassadeur de France à Alger m’avait confié une mission très importante pour améliorer les relations entre la France et le Maroc. Etant bien introduit auprès du sultan, l’ambassadeur m’avait demandé d’intercéder en sa faveur face aux incursions Espagnoles et aux activités des marchands d’esclaves qui sévissent dans le sud Marocain. Ayant la confiance du sultan j’ai pu transmettre aux Français à quelles conditions ils pouvaient rétablir l’ordre dans les villes et réduire le banditisme dans nos contrées. Grâce à cette mission les caïds voyaient leur pouvoir diminué. Les marchands d’esclaves voyaient leur activité diminuer et les tribus spécialisées dans le rapt voyaient leur source de revenu se tarir. Durant le hadj quelques caïds et scheiks se sont retrouvés et ont décidé de pousser la population contre les Juifs afin d’occuper les forces de l’ordre de sorte à pouvoir faire leurs trafics sans être dérangé. Le scheik Al Amalki m’a accusé devant un tribunal coranique d’avoir obligé une jeune musulmane d’abjurer sa foi et de marier un Français. Bien entendu il s’agissait d’un coup monté. La fille enceinte d’un officier français avait tout à gagner en soutenant l’accusation du scheik. Et comme le témoignage d’un Juif n’a aucune valeur devant un tribunal coranique me voilà avec vous dans ce trou à rats.
– Mais le sultan aurait pu intervenir en votre faveur.
– Le sultan avait été judicieusement compromis car la jeune fille n’était autre que sa nièce Fatima. Et le sultan risque gros car son frère qui soutien la rébellion djihaddiste aimerait prendre le pouvoir.
– Voilà une bien belle arnaque. Que ce soit en France ou ici, nulle part nous sommes appréciés à notre réelle valeur, je crois qu’il est temps que nous ayons notre propre pays ou nous puissions vivre libre et en paix
– Amen, bechana haba biyerouchalyim, l’an prochain à Jérusalem

********

– Rabbi Meïr venez vite, le vizir veut vous voir sur le champ
– Un instant mon ami, je suis vieux et fatigué, laissez-moi le temps de m’habituer à la position debout et la lumière.
– Tenez rabbi prenez mon bras
– Ouille ! et rabbi Meïr se retrouvait presque par terre sans la sollicitude de Milou
– Vous, reculez, lui dit le garde
– Mais ce vieil homme va se retrouver par terre si on ne l’aide pas
– Bon mais alors seul monsieur le président Sitbon nous accompagne. Et attention, à la moindre apparition d’un djinn je vous fais jeter dans une fosse.
– N’ayez peur mon ami, le djinn nous a quitté, il peut franchir les murs des plus grandes prisons. Vous ne craignez rien.
– Bon venez
– Hassan qu’est-ce que c’est que cette délégation ? J’avais demandé rabbi Amsallagh, pas toute la communauté Juive de Marrakech.
– Aya Sidi, voyez comme le rabbin souffre, il me fallait de l’aide et puis je préfère garder un œil sur le porteur de djinn au cas ou l’absence du rabbin le rende menaçant.
– C’est bon Hassan, laisse-nous et reste derrière la porte avec quelques gardes en renfort, ya allah ! ya allah !
– Merci sidi Ba’Hmad.
– Asseyez-vous mes amis, je suis vraiment désolé de vous recevoir ainsi contre toutes nos lois d’hospitalité, mais la situation s’est encore aggravée. Rabbi Meïr, avez-vous déjà chassé un dibbouk ?
– J’ai assisté le rabbin de Safed en terre sainte, mais je ne sais pas si j’ai assez de spiritualité pour mener cette cérémonie à bonne fin. Il ne faut pas prendre ce genre de chose à la légère, on joue avec la vie éternelle des âmes. Mais permettez mon indiscrétion pourrais-je savoir de qui il s’agit afin d’étudier la question des possibilités de réussite.
– Mmm c’est fort délicat, mais ce que je peux dire c’est que vous m’avez été recommandé par le scheik Al Amalki.
– Plutôt mourir, d’ailleurs qu’est-ce que la vie peut encore m’offrir ? Regardez-moi, regardez ce que vous avez fait de moi.
– Je sais que vous avez du ressentiment contre le scheik Al Amalki, mais il ne s’agit pas de lui, il s’agit de la nièce du sultan bien aimé Mulay Abdel Azziz. Le scheik allait me soigner Fatima afin de faire fuir le djinn qui l’a envoûtée et l’a jeté dans les bras d’un capitaine français. Et puis il s’avérait qu’il ne s’agissait pas d’un djinn ordinaire, mais du djinn du Juif Ashkénaze, le même que celui qui a envoûté votre secrétaire. C’est-à-dire d’un dibbouk.
– Effectivement, Milou Cohen semble guéri, répondit Victor en ayant du mal à dissimuler un sourire de satisfaction.
– Je ne sais pas ce que vous avez tous, mais l’histoire du djinn Ashkénaze semble être contagieux. J’aimerais en être quitte le plus vite possible. Et si ça continue je finirai peut-être même à y croire moi-même.
– Il faut trouver une solution qui arrange tout le monde, les Imams, la population de la ville, la communauté du Mellah et bien sûr la réputation de la nièce du sultan. Vous savez ; elle risque une lapidation.
– Oui mes amis c’est bien pour ça que je vous ai fait venir. Mais rassurez-vous, je vous prépare mes meilleures chambres d’hôte maintenant que mes invités sont partis. Et s’il vous plait je suppose que je peux compter sur votre discrétion…

*********
– Rabbi Meir le sultan vous attend
– Laissez-nous seul, vous pouvez disposer
– Sidi sultan j’essayerai de faire tout ce qui est en mon pouvoir
– Rabbi Meir, la situation est très grave. Des troubles sont fomentés dans tout le pays face à mon essai de moderniser le pays. L’emprunt que vous avez réussi à m’arranger auprès de la banque de Paris et des Pays Bas me permet de moderniser le pays et de construire une infrastructure moderne. Malheureusement les réformes financières ont provoqué beaucoup de mécontentement. Les mosquées voyant leur influence diminuer vu que nous avons changé l’impôt de la zakkat par des impôts centralisés ont fomenté des troubles un peu partout dans le pays. Abou Hamra semble jouer un rôle principal dans cette rébellion qu’il appelle djihad. Les paysans l’appellent « l’homme à l’ânesse » comme le héros de nos légendes. C’est lui l’inspirateur du scheik Al Amalki qui conspire avec mon frère pour le pouvoir. Rabbi Meïr votre communauté est en grand danger, une population chauffée à blanc par les envoyés d’Abbou Hamra et le scheik Al Amalki n’attend que la moindre excuse pour s’en prendre à votre communauté. Vous comprenez qu’en tant que protecteur de la foi il m’est impossible de vous défendre contre des accusations qui vont à l’encontre de la foi. Par contre les Français pourraient nous aider à pacifier le pays.
– Et que diront le Kaiser et le roi d’Espagne qui ont aussi de grands intérêts dans notre pays ?
– En ce qui concerne le roi d’Espagne depuis la reconquista nous n’avons pas beaucoup de points communs avec lui. Mais c’est notre partenaire commercial le plus proche et il faut le ménager. Le Kaiser par contre est notre meilleur client pour nos exportations de blé et les modernisations apportées dans le port de Tanger ne sont pas négligeables. Il risquerait de mal prendre l’augmentation de l’influence Française. Nous devons choisir entre les Français et les Allemands. Que me conseillez-vous ?
– C’est vrai que l’Allemagne a des atouts importants, Leur campagne contre les Autrichiens en 1866 et contre les Français en, 1870 a démontré leur supériorité militaire, et leurs scientifiques ont beaucoup fait progresser la médecine. D’un autre côté leurs lois du sang empêchent l’intégration de cultures différentes. La France par contre depuis la révolution a pris un essor remarquable intégrant toutes les populations sous la bannière d’égalité, liberté et fraternité. En France ce sont les lois du sol qui régissent les relations entre les hommes. Naître en France garantit à celui qui y naît quelle que soit son origine d’être protégé par le pays.
– En ce qui me concerne, la condition de dhimmi de la communauté juive m’oblige à la protéger car elle n’est pas à même de le faire.
– Oui mais ce n’est pas pareil, il n’y a ni égalité, ni fraternité, ni liberté.
– Rabbi Meir comment osez vous, moi qui me porte garant personnellement pour votre communauté.
– C’est vrai, mais chaque année quand nous fêtons pessah, la pâque juive, nous revivons la sortie d’Egypte et nous disons l’an prochain à Jérusalem.
– Et nous disions aux enfants d’Israël par après: « Allez vivre dans ce pays. Quand la prophétie finale aura lieu, nous vous appellerons tous en un groupe. »
– Ca me semble familier, c’est quoi ?
– C’est la sourate 17 dans le chapitre Bani Israël, les enfants d’Israël du coran. C’est la prophétie du coran qui prévoit que les enfants d’Israël retourneront dans leur pays.
– Alors pourquoi refusez-vous ce que le prophète promet ?
– Acceptez le prophète et vous serez libre de vous installer ou bon vous semble. C’est d’ailleurs ce que votre messie Sabbataï Tsevi a fait.
– Faux messie sidi, s’il était le vrai messie la paix se serait installée.
– Soit, le temps n’était pas venu. Mais revenons-en à la situation périlleuse actuelle. Il faut absolument résoudre ce problème de djinn ashkénaze. Je ne suis personnellement pas convaincu que ma nièce soit possédée. Je crois plutôt qu’elle s’est sortie d’un pétrin dans lequel elle m’a plongé malgré elle. J’ai peur que le scheik Amalki vous a recommandé pour me compromettre d’avantage. Il n’y a qu’une solution, il faut d’abord chasser le dibbouk de ma nièce et ensuite faire disparaître la malédiction qui pèse sur la famille de Mohammed le marchand de tapis. De toutes façon je sais qu’elle est enceinte et que même si elle se libère de son dibbouk elle risque une lapidation avec toute la honte sur moi et une révolte générale qui risque de déferler sur le pays.
– Je crois que j’ai une idée. Ne chassons pas le dibbouk, mais chassons votre nièce ce qui vous met à l’abri et permet à votre nièce de refaire sa vie avec son capitaine. Ainsi tout le monde y gagne. Et peut on savoir comment s’appelle ce capitaine ?
– Lautrecy
– Le héros de Bechar ? Ce n’est pas un capitaine, c’est un général.
– Lui-même. Et il s’est permis de donner un nouveau nom à la ville pour y fonder une colonie : Colomb
– Colomb Bechar, mais c’est devenu une ville française.
– Et si les hommes d’Abou Hamra s’attaquent à cette ville on se retrouve à la case départ.
– On n’a pas le choix. Commençons par faire savoir à la population que le dibbouk a été chassé, que votre nièce est partie se rétablir en Algérie et faisons de Lautrecy un prince afin que votre nièce puisse vivre à la hauteur de son rang. S’il le faut nous avons quelques personnes dans la communauté en provenance d’Allemagne qui peuvent faire croire au retour du dibbouk dans la communauté juive.
– Rabbi Meïr vous avez toujours été de bon conseil. Il en sera fait ainsi. Et pour le marchand de tapis, je l’enverrai en Perse choisir des tapis pour le palais royal, ainsi cette menace sera aussi éloignée. Finalement c’est sa conscience qui se vengera de lui. Et il me semble que Fadila pourrait faire une bonne préceptrice à ma nièce Fatima.
– Sidi sultan je ne vous savais pas aussi large d’esprit.
– Sache rabbi Meïr que les lois sont faites pour garder la paix, mais que la vraie paix se gagne en construisant une société par la connaissance. J’ai eu la chance d’être introduit chez les francs maçons à Tanger, rien de tel pour comprendre la responsabilité qui pèse sur les épaules de ceux qui sont responsables du bien-être de leurs sujets.
– Les Francs Maçons ? Et l’Islam ?
– L’Islam exige la soumission à la parole du prophète. La Franc Maçonnerie permet de partager les secrets liés à l’obtention de la soumission au bénéfice de la construction du temple universel. Disons qu’à mon niveau la Franc Maçonnerie me permet de développer l’Islam par l’échange de faveurs avec mes frères de loge.
– Que la volonté de l’éternel soit faite…

II

Fima Szmulewicz, ingénieur des ponts et chaussées à Radom, petite ville dans la partie sous occupation russe de la Pologne, était de passage à Anvers et se promenait le long de l’Escaut. Les pogroms, les enrôlements de force à l’armée, les confiscations de biens et les troubles sociaux l’ont poussé, tout comme d’autres Juifs, à chercher un avenir meilleur du côté du nouveau monde.
Partout on vivait l’insouciance de la belle époque, et l’Amérique restait à conquérir par tous ceux qui se retrouvaient exclus de la vieille Europe Victorienne. Et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé à Anvers, premier port d’embarquement pour l’Amérique.
Il s’était installé sur un des bancs ponctuant la rade et inspectait les bateaux en partance pour les horizons lointains.
A côté de lui s’était installé un élégant monsieur portant barbe et chapeau melon. Après quelques réflexions sur le temps gris et venteux l’élégant homme, fier de sa ville comme tout Anversois qui se respecte ne pouvait s’empêcher de raconter les légendes qui habitent les vieilles pierres qui bordent la rade de l’Escaut.
– Vous voyez ce vieux château sur la droite, c’est le Steen. Dans ce château légendaire vivait autrefois le géant Antigon. Celui-ci régnait avec terreur sur les berges de l’Escaut, et aucun bateau ne pouvait passer le Steen sans être arraisonné et mis à sac. Avec un courage digne des héros antiques, le petit Brabo a coupé la main du géant Antigon et l’a jeté dans l’Escaut. C’est ainsi que naquit le nom de la ville Hand Werpen et par après Antwerpen ce qui veut dire Jeter la main.
– Mais c’est comme l’histoire du petit David qui a défié le géant Goliath avec sa fronde rétorqua Fima. C’est une histoire qui m’interpelle. En connaissez-vous d’autres?
– Mais oui, venez, mon nom est Paul Jansen et je vous invite à être votre guide pour une petite promenade. Il y a une petite place pas loin d’ici avec un marché…
Absorbé par les récits de monsieur Jansen, Fima avait laissé par mégarde un petit sac contenant ses tartines cachères sur le banc. Les deux hommes s’éloignaient des quais et après avoir parcouru quelques ruelles étroites se retrouvaient sur une petite place.
– Regardez, vous voyez cette façade grise?
– Oui
– Et bien c’est là que Plantin et Moretus ont imprimé leur premier livre. Et vous savez lequel c’était?
– Je vous le donne en mille
– La bible, en latin et en hébreu, oui monsieur
– Quelle ville fabuleuse !
– Mais comment se fait-il que j’aie si difficile à trouver une synagogue?
– Ah monsieur, la domination espagnole a été dure vous savez. Tous les intellectuels, les Juifs et les gueux ont du quitter la ville après l’invasion par Farnèse en 1595. Ils ont enrichi Amsterdam, et notre ville a sommeillé pendant 3 siècles jusqu’à l’époque Napoléonienne. Saviez-vous que jusqu’à l’invasion Espagnole Anvers était la plus grande ville au monde ? Rien qu’à voir la cathédrale qui se dresse fière au dessus des toits vous pouvez imaginer le rayonnement de la ville.
En se promenant les deux hommes passaient deux grandes places, la place verte, l’ancien cimetière d’Anvers, et la grand place avec ses bâtiments typiques aux toits crénelés et son hôtel de ville. Monsieur Jansen était un merveilleux guide et connaissait pas mal d’anecdotes croustillantes sur chacune des maisons devant lesquelles ils passaient.
De fil en aiguille ils se retrouvaient sur les quais.
– C’est Napoléon qui a compris l’intérêt stratégique d’Anvers, le revolver pointé sur le cœur de l’Angleterre. Et c’est lui qui a fait construire le premier dock que vous voyez là au bout de la rade, où se pressent tous les mats des voiliers: le dock Bonaparte. C’est lui qui a rendu la vocation de métropole à Anvers. Et depuis les compagnies maritimes se disputent les quais, les négociants brassent affaires sur affaire, et les quais déchargent toutes les richesses du Congo. Oui monsieur, vous verrez, ça ne tardera pas que se presseront toutes les nationalités dans cette métropole des affaires. Mais il se fait tard, et je dois rentrer. J’ai été charmé de faire votre connaissance. Si jamais vous repassez à Anvers nous aurons peut-être l’occasion de nous revoir, tenez voici ma carte…
Fima se promenait ensuite jusqu’au bureau de la Red Star Line pour quêter des renseignements pour la traversée vers New-York. Soudain il se rendit compte qu’il avait laissé son sac à provisions sur le banc.
Toutes sortes de pensées lui remontaient à l’esprit. Il aurait peut-être du proposer à monsieur Jansen de lui offrir à boire dans un des estaminets. Mais ça aurait été difficile. Comment aurait il fait pour se procurer de la nourriture cachère ? Il espérait retrouver son petit sac sinon il devrait attendre le lendemain pour pouvoir se procurer de la nourriture cachère.
Mais quelle était sa surprise en retournant vers son banc, de retrouver son sac, là où il l’avait laissé.
Sa décision était prise. Un pays ou les gens n’ont pas besoin de voler du pain, est un pays où il fait bon vivre.
Le lendemain il télégraphiait à sa femme et lui promettait un avenir meilleur dans la joyeuse Belgique.
*

L’arrivée du train express en provenance de Cologne était toujours un évènement. La locomotive à vapeur se laissait déjà deviner par son épais panache de fumée. Mais ce n’est qu’à l’approche des quais que la machine infernale impressionnait par le grincement des freins et le bruit de la chaudière qui crachait comme une bête préhistorique. La fumée noircissait l’élégante coupole de verre et de fer qui surplombait les quais. Après un dernier soupir la bête s’immobilisait et laissait s’échapper des centaines de voyageurs en provenance de l’est. Les dames en crinoline surveillaient les porteurs s’affairant autour des malles tandis que les hommes en habit s’émerveillaient devant l’architecture moderne de la cathédrale ferroviaire qui venait d‘être construite. La grande salle surplombée d’une coupole comparable à la coupole de la cathédrale Saint Pierre à Rome ou Saint Paul à Londres et qui scintillait des milles feux de son inauguration récente, était toute dédiée aux saints de l’ère moderne: La grande horloge du saint « time is money », les saintes roues en fer du chemin de fer conquérant le monde et la grande porte de la gare s’ouvrant vers un avenir prometteur.
C’est dans cette grande salle des pas perdus que Fima retrouvait sa femme Rivka. Quel contraste entre Rivka, portant une robe austère et un fichu noué autour de la tête et toutes ces femmes mettant en avant leurs avantages par de savants rembourrages de leurs robes et des rubans nouant leurs cheveux blonds flottant dans les courants d’air. Mais le regard vif de Rivka avait vite fait de faire battre le cœur de Fima. Quelle joie de se retrouver ! Papa! Criait une voix de fausset. C’était son fils Moshé qui courait vers lui renversant sacs et valises sur son passage.
– Papa qu’est-ce que tu nous as manqué. Je me suis bien occupé de Mame, c’est moi qui ai tout réglé, les tickets, les valises, la douane.
Et Reizel n’arrêtait pas de poser mille questions sur la Belgique. Elle avait peur. Elle voulait tout savoir. Où allait-on dormir?
– Venez, j’ai trouvé où loger. C’est près de l’exposition universelle. Si vous êtes sages on ira voir. Il paraît qu’il y a même des singes et des éléphants.
Devant la gare les fiacres attendaient, et Fima hâla le premier de la rangée. Ca ne valait pas la troïka, mais c’était bien confortable. La promenade menait par les boulevards récemment aménagés comme la Ring strasse de Vienne. Ils s’appelaient l’avenue des arts avec l’Opéra, le Palais de justice, le Théâtre et l’Athénée Royale. En vue de la gare du midi sur la droite s’érigeait une battisse d’allure orientale. Quand le cocher virait dans la rue pour joindre l’adresse indiquée Moshe criait:
– Regarde papa il y a une étoile de David dans la fenêtre.
S’enquérant auprès du cocher il s’avérait qu’une synagogue était en construction.
– C’est l’architecte de la ville qui a obtenu les autorisations. Un homme remarquable qui nous dessine des monuments comme dans les plus grandes villes. Je ne sais pas si vous en avez déjà entendu parler, un certain monsieur Bourla. C’est un Israélite d’origine turque qui nous a ramené les plus belles idées de constructions de Paris. Après son décès on a nommé le beau petit théâtre qu’il a emménagé avec beaucoup d’élégance le « théâtre Bourla ». Vous êtes aussi Israélite il me semble?
– Oui, mais nous venons de Pologne.
– Voilà, ici habite la famille Kleerkoper. C’est ici que vous devez être n’est ce pas?
Madame Kleerkoper qui venait ouvrir était une dame un peu corpulente et sévère. Au premier coup d’œil les enfants se cachaient derrière leur maman à la vue de cet air sévère souligné par une tache de naissance juste au niveau des sourcils. Pourtant elle essayait d’être accueillante et s’affairait à montrer les chambres et à servir un bon bol de chocolat hollandais fumant.
Après avoir mis les enfants au lit Fima et sa femme rejoignaient la logeuse, mme Kleerkoper au salon.
– Combien de temps croyez-vous pouvoir nous loger ici? Ce n’est pas facile de trouver un logement. Nous savons les difficultés que vous avez à nous loger avec votre mari malade. Mais votre hospitalité contraste tellement avec la retenue des gens d’ici. Malgré leur bonhomie et leur jovialité, pendant ma recherche d’un logement j’observais qu’une méfiance s’installait dès que les propriétaires devinaient que j’étais Juif. Ils me regardaient comme si j’avais des pouvoirs surnaturels et que je n’avais rien d’autre à faire que de vouloir les berner. A ce moment là, soit le loyer avait soudain augmenté sans raison, soit le logement venait d’être loué.
– Ne vous faites pas tant de soucis, nous connaissons des gens bien introduits qui vous aideront à trouver un logement décent. Malgré leur air sévère et distant, les Anversois sont sensibles aux misères des autres, mais pour cela il faut être introduit d’une façon ou d’une autre. Dès qu’ils vous accordent leur amitié, c’est pour la vie.
– D’accord dès demain je me mets sérieusement en quête d’un logement…

**

– Alors Fima, tu as trouvé un logement ?
– Oui, ce matin j’ai rencontré un cousin de Varsovie quand j’étais à la brasserie de la gare où se retrouvent les voyageurs de commerce. Il est déjà installé quelques années à Anvers et il est prêt à partager un étage de sa maison avec nous rue de la Province. C’est très bien situé, il y a même un nouveau tram qui passe devant chez lui. Un tram qui n’est plus tiré par des chevaux mais qui fonctionne à l’électricité. Comme ça tu peux facilement aller en ville si tu as besoin de quelque chose.
– Le tram, mais c’est dangereux pour les enfants. Tu t’imagines – que Dieu l’interdise – un des enfants jouant dans la rue et courant devant un tram sans faire attention.
– Mais Rivka, la maison a un grand jardin, les enfants n’ont qu’à jouer dans le jardin.
– Prépare-toi, on ira visiter cet après-midi.
Pour arriver à la rue de la Province il fallait prendre deux trams, le premier suivait les boulevards jusqu’à l’opéra et le deuxième menait de l’opéra via la gare et le jardin zoologique vers le quartier de la rue de la province.
C’était une belle maison avec de grandes fenêtres, et quel luxe une salle de bains à l’entresol!
Mais quand Rivka descendit du tram, quelle n’était pas sa surprise. Moshe la suivait comme son ombre mais Reizel était restée plantée sur sa chaise à admirer les belles maisons et les dames en crinoline. Ding, ding,… et le tram continuait son chemin dans le crissement des roues en métal sur le rail mélangé au cri de Rivka qui vit son enfant partir vers tous les dangers.

Fima courut comme un forcené. Heureusement le prochain arrêt était situé à un carrefour très encombré et le tram était encore à l’arrêt quand Fima l’atteignit tout essoufflé. A ce moment un jeune couple descendait du tram en tenant Reizel dans les bras.
Et Reizel rigolait en jouant avec les plumes du chapeau de la jeune dame comme si elle connaissait ces gens depuis toujours. La scène était tellement comique qu’il n’y eut pas moyen de gronder Reizel.
Après les présentations et les échanges de bons mots concernant les enfants prodigues, le couple qui rêvait d’avoir des enfants charmé par les boucles blondes de la petite Reizel accepta volontiers un café sur une terrasse toute proche en guise de remerciement.
En attendant Rivka et Moshe s’étaient rapprochés et Reizel courut vers sa maman pour lui raconter son aventure.
– Mame , c’est tellement gai le tram, je serais bien resté jusqu’au bout. Mais la madame a dit qu’il valait mieux descendre ici. Elle est très gentille et elle a un si beau chapeau. Est-ce que je peux aussi avoir un chapeau pareil avec une longue plume ?
– Reizel ! S’efforçait de chuchoter Rivka, on ne peut pas partir avec des étrangers, qui sait ce qui aurait pu t’arriver ?
– Et Fima, on nous attend à la maison. Qu’est-ce que les gens vont dire s’ils nous voyaient sur une terrasse avec des inconnus.
– Mais Rivka ces gens sont extrêmement gentils, ils nous ont ramené notre Reizel. Il faut quand-même leur témoigner notre gratitude.
– Viens, nous ne sommes pas à Varsovie ici, « In Rome behave as Romans », nous sommes à Anvers, et à Anvers on est sur le pas de la porte de l’Amérique. Apprend à te comporter comme une femme du monde et viens avec nous. La maison ne va pas s’encourir.
– Donc vous venez de Pologne, demanda la dame au chapeau à plumes.
– De Radom répondit Rivka avec un charmant petit accent chantonnant.
– Vous parlez bien français
– Oui j’ai fait le gymnasium ou nous avons appris à parler français, nous aimons beaucoup la France ou d’ailleurs un pianiste de notre région s’est établi, vous connaissez Chopin ?
– Oui j’adore
– Et bien si j’ai l’occasion de trouver un piano je vous ferai entendre quelques-unes de ses polonaises favorites.
– Mais nous avons un piano à queue chez nous. Je fais partie d’une association de dames patronnesses qui se réunissent régulièrement pour faire partager les joies de la musique. Faites-nous l’honneur de partager un de nos après-midi de thé. Si vous me laissez votre adresse je vous enverrai une invitation.
– Oh merci, vous êtes trop gentille. Dites, est-ce qu’il y a une école ou je pourrais inscrire mes enfants ? Vous savez nous sommes Israélites et nous ne savons pas s’il y a moyen de mettre les enfants dans une école ici à Anvers.
– Israélites ? Jésus-Marie, et la dame fit un signe de croix comme pour éviter d’être mordue par un vampire. Pauvres enfants ! Ils sont si mignons. Ecoutez, la directrice de l’école des dames, sœur Bénédicte, fait partie de notre association. Je vais lui en toucher un mot au nom de la charité chrétienne.Peut-être y a-t-il moyen de trouver une solution pour votre fille. Mais votre fils devra s’inscrire à l’école publique…

***

La petite Reizel était fort effrayée quand elle pénétra dans l’école de Notre Dame. Elle était attendue par la mère supérieure qui ne dit pas un mot mais la toisa de haut en bas.
– Madame, il faudra que votre fille se coupe les cheveux et qu’elle mette l’uniforme de l’école. Ensuite on attend des enfants une conduite exemplaire.
Reizel s’aventura avec beaucoup de bonne volonté à être une élève exemplaire et ne put s’empêcher de répondre : « Bien sûr madame »
– Et on ne dit pas madame, mais « Ma sœur » petite insolente ! En faisant une moue et un geste de la tête qui en disait long sur ses pensées : Je n’aurais jamais du permettre à ces mécréants de mettre les pieds dans notre école, mais charité Chrétienne oblige, peut-être j’arriverai à sauver une âme…
– Euh, oui madame, euh pardon ma sœur…
– Je vous attends demain à huit heures précise pour le service avant les cours.
– Oui ma sœur.
– En rentrant de l’école Reizel ne put s’empêcher de demander à sa Maman :
– Mais Mame, la Madame à l’école n’est pas ma sœur, alors pourquoi je dois dire ma sœur ?
– Ecoute mon enfant. Papa et moi avons décidé que tu iras à l’école pour apprendre à lire et à écrire, ainsi tu pourras lire toutes les choses que tu dois savoir pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Car le monde a beaucoup changé tu sais. Avec les machines les hommes vont pouvoir produire beaucoup plus de nourriture et de vêtements et voyager loin. Avec la connaissance des sciences naturelles les maladies pourront être vaincues. Pour entrer dans le monde du 20ème siècle et bien soigner tes enfants il faut que tu puisses comprendre tout ce qui se passe autour de toi. Malheureusement il n’y a pas d’école Juive à Anvers alors il faudra que tu aies dans une école Catholique. Et chez les Catholiques il y a des femmes qui ne se marient pas et n’ont pas d’enfants. Au lieu de donner leur amour à leurs enfants ils donnent leur amour à tout le monde. Et ils disent que tout le monde est leur frère et leur sœur.
– Ah oui, c’est comme les jolies madames qui attendent les monsieurs près de l’opéra et qui disent : « tu viens chéri », elles aiment aussi tout le monde.
– Reizel ! Qu’es-ce que tu racontes là ? La directrice de l’école des dames n’attend pas les messieurs à l’opéra. Elle passe toutes les heures de la journée à vous apprendre l’alphabet et à éduquer des jeunes filles distinguées.
– Elle donne tout son amour aux élèves de l’école et c’est pour ça que tu dois poliment lui dire ma sœur.
– Oui mame, j’essaierai.

****

Par un matin de septembre Moshé se retrouva face à la somptueuse façade de l’athénée Royale.
L’appréhension était grande. Le français de Moshé n’était pas fameux et comment allait être la relation avec les autres élèves ?
Arrivé à l’intérieur de la grande cour il se mit en face du panneau 6B. C’est là qu’il fut sensé avoir cours. Quelques petits groupes de garçons se furent déjà formés et Moshé se tint un peu en retrait.
Soudain il lui sembla reconnaître des mots qu’il comprenait. Deux garçons discutaient avec beaucoup d’animation :
– du bist in ganzen meshigge !
– Potz, loz mer tse rueh
– Mais qu’est-ce qui vous prend ? Lança Moshé
– Ce ganev m’a volé mes meilleures billes
– Qu’est-ce que tu racontes ? C’est toi qui ne sais pas jouer !
– Bon, attendez, j’ai une idée, montrez-moi vos billes
Et les deux garçons vidaient leurs poches. L’un avait une poignée de splendides billes toutes neuves et l’autre quelques horribles billes toutes griffées.
– Regardes, il a toutes mes plus belles billes.
– Attends, répond Moshé, lui il a peut-être plus de billes, mais toi tu as des viskes. Ce sont les meilleures billes que tu peux avoir. Regarde ce que tu peux faire avec des viskes, et il emprunte quelques billes à chacun.
Moshé qui n’était pas né d’hier au jeu de billes disposait les splendides nouvelles billes en triangle et visait ce triangle avec une vieille bille rayée.
Riketiketik, d’un coup de bille bien visée il touchait le triangle de belles billes.
– Voilà tes billes, comment tu t’appelles ?
– Danny
– Et voilà une viske avec laquelle tu peux gagner toutes les billes que tu veux, comment tu t’appelles ?
– Heniek
– Voilà Danny et Heniek maintenant vous êtes quittes. Moi je m’appelle Moshé, mais pour l’école ce sera Maurice
– Merci Moshé, t’es un chouette type, tiens tu peux avoir une de mes… comment tu dis ? Viske
– Tiens, et de moi tu peux avoir une bille rouge, celle de l’amitié.
Diling, diling, diling, la cloche de l’école annonçait la fin de la récréation.
Tout le monde se mit en rang, et notre trio fit pareil.
Arrivés en classe ils s’installèrent spontanément tous les trois au deuxième rang sur un long banc.
Le professeur de néerlandais s’assit derrière son pupitre et procéda à l’appel des présences :
– Antonis Jan
– Present
– Bevermans Peter
– Present
– Cornelis Anton
– Present
– …..
– Smul.., smol…,
– Szmulewicz Maurice monsieur
– C’est quoi ça comme nom ?
Des rires amusés fusaient de tous côtés
– C’est un nom russe monsieur
– Et d’où venez-vous en Russie ?
– Je viens de Radom monsieur.
– Et qu’est-ce qui vous emmène à Anvers ?
– Nous devions prendre le bateau pour l’Amérique, mais mon père a décidé de rester ici parce-que les gens sont accueillants.
– Et bien tachez de bien vous tenir ou vous regretterez de ne pas avoir pris le bateau pour l’Amérique.
– Oui monsieur
– Et enlevez votre béret, c’est la moindre des politesses.
– Mais monsieur, ce ..
– J’ai dit enlevez ce béret immédiatement, et vous deux aussi, mais qu’est-ce que c’est que ces trois mousquetaires sans manières !
Leur surnom était donné « Les trois mousquetaires »
A la sortie des classes Heniek se fit prendre son béret par Anton, un des autres élèves.
Sale youpin, fous le camp d’ici, on n’a pas besoin de vous ici et il jeta le béret à un de ses copains. Heniek tenta en vain de récupérer son béret, mais à chaque fois qu’il arrivait à presque l’attraper, l’élève lançait le béret à un compagnon.
Sur ce Moshé et Dany se ruaient à deux sur le plus petit des voyous qui tombait à la renverse et se mit à brailler comme si sa dernière heure avait sonné.
– Szmulewicz et Rubinstein ici !
– Ils m’ont attaqué monsieur, c’est des sales youpins
– Retenue mercredi après-midi, et que je ne vous y prenne plus !
– Mais
– Il n’y a pas de mais
S’en retournant la tête pendante ils ramenèrent le béret à Heniek.
– C’est trop injuste
Sans qu’ils ne l’aient remarqué un garçon assez pâle et maigre s’approchait d’eux.
– J’ai tout vu, ne faites pas attention à eux, c’est des voyous
– Je m’appelle Jan Steen et je n’habite pas loin des garçons qui vous ont taquiné. Ils ne font que répéter les propos qu’ils entendent à la maison. Leurs pères passent la journée au café et leurs mères ne sont pas beaucoup à la maison. Ils cherchent à trouver des victimes faciles pour se sentir mieux.
– En attendant c’est nous qui pouvons nous taper une retenue mercredi.
– J’ai des bons livres à la maison, si vous voulez, je vous en prête pour la retenue
– Tu es chouette, on n’oubliera pas

******

– Moshé, Reizel, venez on va au boïté aujourd’hui.
– C’est quoi le boïté ?
– Et bien c’est la campagne qui entoure la ville, vous allez voir, il y a des étangs et des canards et en cette saison l’étang est couvert de têtards.
– Mais tu veux dire le buiten comme ils disent ici. Tu sais je commence à bien comprendre le néerlandais, ça ressemble un peu au yiddish.
– Alors on y va, le tram nous emmène jusqu’aux portes de la ville et là on pourra aller se promener. Et Reizel,… pas de petites escapades aujourd’hui.
– Oui Papa.
Au bout d’un quart d’heure d’attente interminable le tram arrivait dans un crissement de roues à trouer les tympans. Ding ding, vite il va repartir.
Cette fois ci la famille Szmulevicz se retrouvait confortablement assis dans le tram et regardait les maisons cossues par la fenêtre du tram.
– Regarde cette maison, on aurait dit un château avec une tour et des créneaux, et là une maison avec des statues, toutes ces maisons diffèrent tellement. Elles sont jolies. Et il y a même un petit jardin devant chaque maison. Oh regarde là une « automobile » qui sort de la maison. Pouah qu’es-ce que ça fait du bruit et de la fumée. Ah nous voilà aux portes de la ville. Regarde il y a un soldat dans sa guérite. On peut aller voir avant de passer la porte ?
– Faites seulement attention qu’il ne vous embroche pas avec sa baïonnette.
Passé la porte des fortifications de Brialmont les étangs s’étendaient à perte de vue.
– Quel coin charmant!
– Allons voir les canards.
– Mais quelle surprise, qui voilà Monsieur Janssen. Vous profitez aussi de cette belle journée pour sortir de la ville ?
– Mais oui venez, je vais vous montrer le coin des carpes et des têtards
– Regardez toute cette vie qui grouille dans cette mare.
– ouah Mame je peux en ramener à la maison ?
– demande à Papa
– je ne sais pas si c’est permis, mais avant d’aller plus loin il faut que je vous raconte une histoire.
– Il y avait une fois un pauvre ‘hassid qui voulait absolument avoir de la carpe pour le vendredi soir. N’ayant pas les moyens d’acheter une carpe il est parti chercher un étang loin de la ville muni d’un filet de pêche. Au détour d’un chemin forestier il a failli tomber dans un étang. Comme il n’y avait âme qui vive et que l’étang ne semblait appartenir à personne il s’est installé et a jeté quelques bouts de pain pour attirer les carpes. Soudain une splendide carpe a fait un bond. Celle-là je dois l’attraper ! Et au bout de quelques tentatives infructueuses il a finalement réussi à l’attraper avec son filet. Tout fier il allait mettre la carpe dans sa besace quand il entendit soudain : chema Israel adonai elohenou adonai e’had , le crédo Juif prononcé avant de trépasser. Il fut pris de la frayeur de sa vie et rejeta illico la carpe dans l’étang. Rentré chez lui il se précipita chez le rabbin pour lui raconter son étrange histoire. Le rabbin lui demandait alors s’il s’agissait de l’étang au détour du chemin forestier.
– Oui bien sûr.
Alors le rabbin lui racontait qu’il y a un an jour pour jour son futur gendre devait venir le voir avant shabbat. La dernière fois qu’il avait été vu c’était près de cet étang. Il a du se noyer dans l’étang et c’est son âme qui s’est retrouvée dans cette carpe…
– Quelle belle histoire s’écria M Janssen. J’ai étudié l’Egyptologie et figurez-vous que les Egyptiens aussi pensaient déjà que l’âme d’un mort se retrouvait dans les poissons du Nil.
– Il doit y avoir une racine commune à ces histoires…
– Papa, allons-nous en d’ici, je n’ai pas envie de ramener le gendre du rabbin à la maison….

*******

Reizel avait mis son nouvel uniforme pour assister au premier cours de sa nouvelle école. Elle se regardait dans le miroir et trouvait que sa nouvelle coiffure faisait d’avantage ressortir son visage. Elle regrettait ses belles boucles blondes, mais finalement ses yeux d’un bleu profond ressortaient mieux ainsi. Assortis à son uniforme bleu marine ses yeux se faisaient du charme dans le miroir.
– Reizel dépêche-toi ou tu seras en retard pour ton premier jour de classe !
– J’arrive Mame, je me coiffe et je suis prête.
– Est-ce que tu as ton mouchoir ?
– Bien sûr Mame
– Et comment tu te promènes, enlève tes pantoufles et va mettre tes chaussures !
– Oh, que je suis distraite, j’aurais donné une bonne raison aux autres filles de se moquer de moi, merci Mame.
Finalement Reizel avait ramassé toutes se affaires qu’elle avait minutieusement préparé la veille et main dans la main mère et fille se dirigent vers l’école de Reizel.
Arrivée devant la porte de l’école, Reizel n’écoute plus sa mère que d’une oreille distraite en répétant oui oui et en cherchant des yeux celles qui feront partie de sa classe. Après une dernière petite bise elle se dirige vers la cour de récréation ou des filles de tous âges jouaient à toutes sortes de jeux. Des petits groupes s’étaient formés racolant pour l’un ou l’autre jeu :
– Qui veut jouer à la marelle ?
– Qui veut jouer papa, maman, bébé ?
Soudain un groupe de filles s’approche bras dessus bras dessous :
– Qui veut jouer Colin Maillard
– c’est quoi Colin Maillard ?
– c’est très gai, tu verras, on met un foulard autour de tes yeux et tu dois attraper une des autres filles. Comment tu t’appelles ?
– Reizel
– C’est bien Reizy, on te met le foulard, tu peux commencer
Les filles la faisaient tourner et puis l’appelaient dans tous les sens. Soudain Reizel n’entendait plus un cri. Bizarre…
Les bras en avant elle cherche à tâtons et finit par attraper quelqu’un. Tiens, je ne me souviens pas d’avoir vu une fille avec de si grosses poitrines.
– Mademoiselle Szmulewicz ! voulez-vous avoir l’amabilité de me lâcher immédiatement !
– Arrête d’imiter la mère supérieure, et dis-moi ton nom…
– Mais c’est qu’elle persiste la petite ingénue, viens voir ta tête !
Et la mère supérieure lui arrache le foulard laissant Reizel pantoise, la bouche ouverte…
– Euh…
– Ca commence bien avec vous autres, vous me copierez cent fois pour demain la phrase : « Une petite fille bien éduquée brille par la modestie »
– Euh, oui madame
– Oui ma mère !
– Ah, c’est plus ma sœur ?
– Mais petite insolente ça fera deux cent fois, et tachez de ne pas faire de fautes car pour chaque faute ça fera dix lignes en plus ! Et maintenant les filles mettez vous en rang par deux !
– …
– Entrez en classe et mettez vous chacune à côté de votre pupitre en récitant « Je vous salue Marie pleine de grâce… »
– …
Toutes les filles entament une litanie que Reizel n’avait encore jamais entendue. Ca suffit pour aujourd’hui se dit-elle et elle bouge les lèvres sans émettre un seul son.
Rentrée chez elle après une journée difficile à s’adapter à plein de nouvelles règles Reizel s’écroule épuisée sur un fauteuil et refuse de parler à ses parents qui la questionnent sur son premier jour de classe.
– Fima, je me fais des soucis pour Reizel, on aurait peut-être mieux du la préparer à sa nouvelle école
– Mais non Rivka, les enfants s’adaptent mieux que les adultes aux situations neuves, ne te fais pas trop de soucis
– Peut-être as-tu raison, mais mon cœur de mère me dit qu’il faut que j’aille quand même la consoler
Doucement Rivka s’approche de Reizel et lui caresse ses beaux cheveux.
– Mame, les filles m’appellent Reizy, tu trouves ça joli ?
– Oui, et en plus ça rime avec jolie, mademoiselle Reizy.
– Merci Mame
– Est-ce que tu t’es fait des amies ?
– Oui il y a une fille qui m’a laissé un petit mot sur le banc pour me demander si elle pouvait s’asseoir à côté de moi et être mon amie
– Mais c’est magnifique pour le premier jour
– Oui, mais je n’aime quand même pas cette école. Les madames sont beaucoup trop sévères et d’après moi elles n’aiment pas les enfants
– Allons Reizel, ce n’est que pour montrer leur autorité le premier jour. Tu verras, une fois que vous vous connaîtrez mieux, vous serez amies….

********

C’était la veille du nouvel-an juif et la famille Szmulewicz avait été invitée par la famille Kleerkoper à célébrer Roch Hachana, le nouvel-an avec eux.
Comme ils habitaient juste en face de la nouvelle synagogue c’était fort pratique et tout habillé de neuf avec une grande corbeille de fruits et de miel ils se sont présentés chez eux avant l’office.
– Pourquoi fête-t-on nouvel-an en plein milieu de la semaine ? Et pourquoi les autres enfants ne fêtent pas nouvel an ? C’est quand-même la nouvelle année pour tout le monde demandait la petite Reizy.
Mme Kleerkoper ne savait pas ou se mettre. Heureusement Rivka Szmulewicz savait s’y prendre et avait réponse à tout.
– Ecoutez les enfants, qu’est-ce qu’il y avait d’abord ? La poule ou les œufs ? C’est pareil pour l’année. Pour qu’il y ait des nouveaux arbres il faut qu’il y ait des fruits avec des pépins. Et quand est-ce qu’on récolte les fruits ? Exactement, après l’été…
– C’est comme pour vous, après les vacances d’été vous commencez une nouvelle année scolaire. Et l’année commence à la première nouvelle lune qui suit l’été, au moment ou les nuits deviennent plus longues que les jours.
– C’est quoi la nouvelle lune ?
– Et bien la nouvelle lune c’est le moment ou on ne voit plus la lune. Il fait très noir la nuit de nouvelle lune, c’est comme avant la création.
– Donc c’est la nouvelle année pour tout le monde, mais les autres ils ne font pas la fête.
– D’ailleurs nous ne faisons pas la fête tout de suite. D’abord nous devons bien réfléchir à tout ce que nous avons fait pendant l’année. Ensuite nous devons aller nous faire pardonner par ceux à qui on aurait pu faire du tort en leur disant des méchancetés ou en faisant des promesses que nous n’avons pas tenues. C’est pour cela qu’après 10 jours de réflexions vient le jour du jugement ou tous nos actes de l’année seront soupesés et jugés.
– Si je ne dis pas pardon à Moshé pour les bonbons que je lui ai chipés il sera fâché toute l’année, c’est ça Mame ?
– Oui c’est ça…
– Et après on pourra faire la fête dans la cabane qu’on va décorer dans le jardin ?
– Avant ça il faut encore faire capara.
– Capara ?
– Oui il faut se délester symboliquement de quelque chose à quoi on tient pour ressentir le manque des personnes pauvres. On va aller au boite et on va jeter du pain dans l’étang, d’accord.
– Est-ce qu’on ne risque pas de faire revenir le gendre du rabbin dont l’âme est dans la carpe ?
– Si tu n’as rien à te reprocher tu ne risques rien Moshele
– Et comme tu n’as pas encore eu ta Bar-Mitzva tu ne dois pas encore jeûner à Yom-Kippour.
– Pourquoi vous devez jeûner à Yom-Kippour ?
– Mais c’est pour mieux ressentir ce que sentent les pauvres qui n’ont rien à manger Moshele. Mais après vous pourrez manger 8 jours dans la cabane.
– Youppie
– Mais pourquoi dans une cabane ?
– C’est pour que tout le monde, pauvre ou riche, soit pareillement loti…
*********

Alors les trois mousquetaires, on a fait la fête ? Et bien Maurice viens-nous montrer ce que tu as appris pendant ton absence. Monte au tableau.
Un chuchotement dans le fond de la classe :
– jood idioot
Moshé monte sur l’estrade sans se faire démonter et snobe avec dédain les remarques antisémites du cancre de la classe.
– Traduit la phrase suivante : Gallia est omnis divisa in partis tres
– Euh la Gaule est partagée en trois parties monsieur
– bien
– Et Alea jacta est
– Les dés sont jetés monsieur
– parfait
– et quel est l’ablatif du mot rosa ?
Là Moshé se gratte la tête, parce-que les inclinaisons en latin ce n’était pas son fort. Il répète le mot pour lui-même
– rosa ?
– rosa, effectivement.
– pfff… Ca c’était plus de chance que d’intelligence, mais bon, le prof n’a rien remarqué.
– Bien maintenant toi là derrière, il me semble que tu voulais aussi nous dire quelque chose, Siegfried au tableau
– Alors Siegfried écris-moi ego, dixit magister, asinus .
Et Sigfried écrit la phrase telle quelle sans les virgules
– Et bien Sigfried je te trouve fort arrogant. Si au moins tu t’étais donné la peine d’ajouter les deux virgules et écrit ego, dixit magister, asinus , au moins tu aurais écrit la vérité, par contre comme tu as oublié les virgules, je considère que tu t’es rendu coupable « d’outrage à magister » et que tu mérites une remontrance. Pour mercredi prochain tu me feras une rédaction sur le thème du détail qui peut faire toute la différence….
La cloche de la récréation terminait cet épisode et nos trois mousquetaires se retrouvaient dans la cour.
– Tu as vu ce que le prof de latin a fait avec Sigfried. Tu crois qu’il l’a fait exprès. Tu crois qu’il a entendu ses remarques. En tout cas ce n’est pas comme le prof de néerlandais, celui-là franchement, il soutient le Sigfried. J’ai eu du plaisir à découvrir sa stupidité. Il s’est lancé les deux pieds joints dans le piège du prof
**********

– Fima, il faut que je te parle, mon frère Mena’hem, m’a écrit.
– Et alors ?
– Il m’a écrit qu’il doit assister à une réunion à Bâle et qu’il voulait profiter de son voyage pour venir nous visiter.
– On se poussera un peu et on va déjà se débrouiller. Mais j’y pense quand est-ce qu’il compte passer ?
– Pour Soukkot
– Ce sera compliqué car figure-toi que mon frère Boris vient aussi nous voir pour Soukkot. C’est amusant, je crois qu’il a aussi une réunion en Suisse. Mais lui c’est à Genève si je ne me trompe pas.
– Oy vai iz mir , ça promet ! Ecoute, je suis d’accord à une condition, vous ne parlez pas de politique.
– Rivka, c’est pas sérieux, qu’est-ce qu’on va se dire ?
– Comporte toi comme un père de famille et profite de la fête de soukkot pour mieux faire connaître la famille aux enfants
– Promis
– Dis moi, ce Boris, il n’aurait pas fait de la prison ?
– Oui, la police du Tsar est très sévère avec les révolutionnaires. Mais rassures-toi il n’y a pas plus doux que Boris. S’il a fait de la prison c’est parce qu’il voudrait que la vie soit meilleure en Russie. Il s’est fait membre d’un groupe qui s’appelle le Bund et qui est la branche Juive de l’internationale socialiste. Ils pensent que s’ils unissent tous les travailleurs du monde il n’y aura plus jamais de guerre. Ils pensent que la religion est l’opium du peuple avec lequel les capitalistes exploitent les ouvriers.
– Lui il veut peut-être la paix dans le monde, mais j’ai comme un pressentiment qu’il y aura bientôt la guerre dans la famille… Fima, fais-moi un plaisir, essaie d’arranger qu’il vienne une autre fois. Déjà que Mena’hem vient avec ses nouvelles idées d’un état Juif. Sans parler de l’oncle ‘Haïm qui n’était pas très enchanté à l’idée que l’on quitte Radom, mais qui risque de nous faire un nom dans la famille s’il entend qu’on fraie avec Boris « le rouge ».
– Rivka n’exagère pas, ce n’est pas une visite de famille qui va provoquer la révolution. Allons, je compte sur toi pour les recevoir comme il se doit.
– Toi tu as facile, c’est pas toi qui cuisine du matin au soir, qui va au marché et qui doit ranger toutes les saloperies de ces messieurs.
– Dis-moi tu n’aurais pas toi aussi été contaminée par les idées de Boris ?
– Quelles idées de Boris ? Depuis qu’on a été délivré de l’esclavage en Egypte chacun partage les travaux équitablement il me semble.
– Tu as raison Rivka la justice est universelle, et je te reconnais d’avoir raison quand tu as raison. Finalement les idées de Boris que son groupe est allé chercher chez un certain Marx n’est rien d’autre que l’essentiel du message biblique nettoyé de son contexte Juif. Et chaque fois qu’un groupe découvre les messages bibliques il s’empresse d’en exiger la paternité exclusive et de rejeter leurs messagers éternels.
– Fima, si tu dis ça à Boris il te traitera de conservateur d’extrême droite et je ne prévois rien de bon pour cette visite de famille.
– Bon Rivka, tu as encore une fois raison, promis je ne parlerai pas politique quand Boris et Mena’hem viendront. Et je t’aiderai comme je peux pour les loger et les nourrir. D’ailleurs avec la souccah, la cabane, on ne risque pas trop de salir la salle à manger. Tu verras, ça se passera très bien.
– A propos de nourrir, où en es-tu avec ton travail ?
– Je voulais juste t’en parler, tu te souviens des beaux bâtiments qu’on a vu dessinés par Bourla ?

– Oui

– Et bien monsieur Jansen que nous avions rencontré la semaine passée semble bien connaître et apprécier le travail de Bourla qui non seulement introduisit l’élégance des travaux Parisiens à Anvers, mais aussi dirigeait les travaux d’aménagement des quais de l’Escaut. Et comme j’ai eu l’occasion d’étudier les travaux de Bourla pour réaliser une étude pour le port de Gdansk, ce n’est pas tombé dans les oreilles d’un sourd. Comme ils ont besoin d’ingénieurs dans les constructions portuaires il m’a proposé de rencontrer l’échevin du port d’Anvers. Ce monsieur Paul Jansen est vraiment charmant.

***********
– Barou’h ata adonai elohenou melech haolam che’heyanou vekyemanou bazman haze
– Béni sois-tu éternel notre dieu roi de l’univers qui nous a permis de vivre et d’arriver au temps présent
– amen
– béni soit la classe ouvrière
– Boris s’il te plait, on avait dit pas de politique.
– Enfin c’est toi qui commences avec tes bondieuseries
– Ca suffit les enfants attendent leurs cadeaux
– D’accord d’accord, c’est vrai que la souccah est très joliment décoré et qu’ils méritent les cadeaux de l’oncle Boris et de l’oncle Mena’hem.
– Oncle Boris c’est quoi la classe « pot pue l’air » ? C’est quelle classe, c’est comme mon école ? demanda la petite Reizy toujours aussi naïve, mais ayant l’art de désarçonner avec ses questions candides.
– Reizy, écoute, tous les hommes sont égaux et ceux qui empêchent les hommes d’être égaux les partagent en classes, les riches, la classe bourgeoise, et les pauvres, la classe ouvrière.
– C’est comme dans le train, la première et la deuxième classe ?
– Si on veut.
– Et nous, nous sommes de première ou de deuxième classe ?
La dessus l’oncle Mena’hem intervient
– Reizy, nous sommes Juifs, et que ce soit en première ou en deuxième classe, l’antisémite t’empêchera de monter sur le train de la société. Les antisémites de première classe te renverront en deuxième et ceux de deuxième classe te renverront en première, c’est pourquoi il nous faut un train à nous, quel que soit la classe. Un train Juif, un état Juif !
– Mena’hem, tu recommences avec tes idées réactionnaires. Dans un monde égalitaire il n’y aura plus de riches ni de pauvres, il n’y aura plus de Juifs et d’antisémites, il y aura l’égalité, la fraternité et la liberté !
– Boris, et comment est-ce qu’ils parviendront à un monde pareil pour tout le monde ? En faisant disparaître les différences ? En faisant disparaître les Africains et puis les Asiatiques ? Crois notre expérience millénaires les premiers qu’on fera disparaître pour instaurer un monde ou tout le monde est égal seront les Juifs.
Rappelle-toi l’histoire de Sodome et Gomorrhe. Le pêché premier de ces royaumes était l’abolition des différences. Ils coupaient les jambes aux géants et étiraient les nains pour que tout le monde soit pareil. Ils n’ont pu s’adapter au changement climatique et ont péri.

– Mena’hem, toi et ta mythologie biblique, toutes ces histoires ont été inventées pour que les hommes obéissent au pouvoir en place.
– Ah oui Boris alors pourquoi les Juifs s’appellent Israël, c’et à dire celui qui tient tête à dieu, et pas Ismaël, celui qui se soumet à Dieu ?
– Dieu est l’opium du peuple, il ne faut ni se battre contre Dieu ni lui obéir, il faut vivre une vie digne et libre.
– Oui d’accord, mais dans quel but ? Juste assouvir ses besoins primitifs ?
– Mais tout simplement dans le but d’offrir une vie décente et valorisante à un maximum de personnes.
– Je repose ma question, que feront ces gens de leur vie une fois que tous leurs besoins primaires seront assouvis ?
– Mais chacun fera ce qui lui plait, l’intello pourra lire ce qu’il voudra, le sportif pourra se défouler dans quelque discipline qu’il voudra.
– Oui, mais qu’est-ce qui lui donnera l’envie le matin de commencer sa journée ?
– Mais tout simplement le plaisir de vivre et pas la souffrance de vivre.
– Et tu trouves ça valorisant toi, prend une pipe d’opium et tu as une vie plaisante. Non Boris, moi je crois qu’il y a plus dans la vie que l’assouvissement des plaisirs et besoins immédiats. Nous faisons partie d’une chaîne vivante qui se renouvelle à chaque génération. Et c’est grâce au renouvellement des générations que nous pouvons échapper au destin que sont les maladies, les plaies, les souffrances. A chaque génération nous avons le devoir d’enseigner la somme des connaissances acquises afin d’assurer à la prochaine génération une vie harmonieuse et agréable qui profite non seulement à l’individu, mais à toute personne de son peuple. Car sache, l’individu meurt, mais le peuple perdure.
– C’est absolument là où je veux en venir, le pouvoir doit appartenir au peuple.
– Oui mais quel peuple ?
– La classe ouvrière bien entendu.
– Et si ta classe ouvrière est corrompue et n’est pas capable de gérer convenablement sa société alors ta classe ouvrière aura faim et cherchera un bouc émissaire pour ses problèmes. Et nous avons assez donné il me semble. Non non, le peuple uni autour d’un but commun sera mieux à même de partager les responsabilités sans lutte de classes. Notre but commun est la sauvegarde du patrimoine Juif, la Thora, les lois de justice universelle, adaptées aux besoins de notre peuple, pas aux esquimaux ou aux français!
– Pour nous tous les peuples sont égaux.
– Oui mais certains sont plus égaux que d’autres….
– Tu n’a vraiment pas confiance dans le genre humain toi.
– Je suis peut-être pessimiste, mais disons plutôt optimiste avec de l’expérience. Pour que les lois du sang puissent être appliquées il faut qu’il y ait aussi une loi du sol, jus sanguis et jus solis. Et par-dessus tout une loi au dessus des lois de l’homme afin que les juges ne soient pas corruptibles. Ceci implique qu’un peuple doit être confiné à une région géographique d’une part et d’autre part que ce peuple ait une autorité suprême incontestable.
– En ce qui me concerne c’est simple, la terre est notre région géographique, et la classe ouvrière est l’autorité suprême incontestable.
– Alors explique-moi pourquoi il y a tant de guerres sur ce monde ?
– Mais tout simplement parce que les prolétaires du monde entier ne ce sont pas encore réunis. Une fois que tous les prolétaires se seront réunis contre les classes d’argent qui profitent de la guerre il n’y aura plus de guerre, simple non ?
– Le temps nous donnera la réponse, mais sache que moi je n’ai pas la tête dans les nuages, et que pour moi les liens familiaux, culturels, linguistiques, et même humoristiques sont plus importants que les liens « idéologiques ».Moi je vois l’avenir des Juifs en Eretz Israel , sur la terre de nos ancêtres.
– Et moi je vois l’avenir des Juifs dans l’internationale socialiste
– Et moi je vois l’avenir de notre petite famille autour de la table. Venez le borsht est chaud et j’aimerais savoir ce que vous pensez de mon gefilte fish …

– Merci Rivka, tu es la plus sensée de nous tous…

************

– Alors Mena’hem raconte nous ce que tu vas faire à Bâle ?
– Et bien je représente la région de Radom au troisième congrès Sioniste à Bâle.
– Vous êtes quand-même des rêveurs, c’est impossible ce que vous voulez faire, pourquoi ne pas faire un congrès pour voler vers la lune tant que vous y êtes ?
– Comprends-nous, ce que nous voulons obtenir, c’est la dignité pour toutes ces communautés en danger. Nous pensons que la solution pour délivrer les communautés de l’Europe de l’Est de la misère est d’avoir un endroit ou le Juif serait à même d’accéder à toutes les professions quelles qu’elles soient. Pour cela il n’y a qu’un moyen, c’est de recouvrer notre droit à parler notre langue, à fêter nos fêtes, à légiférer selon les lois de notre dieu, à pouvoir respecter le repos du shabbat en paix, bref à vivre dans un pays ou ce ne seront pas d’autres qui nous dicteront leurs lois, c’est-à-dire un état Juif.
– Mais comment comptez-vous procéder ? Le pays est dirigé par le sultan Turc et la grande porte, malgré qu’elle aie reçu Théodore Herzl, elle n’est pas très enthousiaste à l’idée de voir les Juifs revenir en Eretz Israel.
– Je n’oserais pas dire çà. Tous les voyageurs en terre sainte sont d’accord pour dire qu’un pays avec un tel passé ou sont nés les trois religions monothéistes est délaissé, désertique, rempli de marécages et de ruines. Mark Twain a écrit un récit de voyage qui ne demande qu’à faire peupler la terre sainte. Après Lamartine et Napoléon le mouvement Romantique Européen aimerait bien voir ressusciter toutes les anciennes civilisations comme la Grèce, l’Egypte et l’ancienne Rome.
– Ce n’est pas très réaliste, tu t’imagine si les Italiens se mettaient en tête de reconquérir le Mare nostrum !
– Arrête, le peuple Juif n’a jamais été un bâtisseur d’empire. Il nous faut juste un petit chez nous ou nous puissions vivre et réaliser notre culture. D’ailleurs il y aura de grosses discussions cette année puisque le colonial office Britannique nous propose d’installer le peuple Juif en Ouganda. Théodore Herzl défend très fort cette idée pour pouvoir résoudre les problèmes aigus des pogroms en Russie. Regarde ce qui s’est passé à Kisjinev et à Odessa. Il appelle cette proposition le nachtasyl c’est-à-dire le refuge ou les plus démunis peuvent aller passer la nuit en attendant d’être recasé ailleurs. Les délégués sont très partagés car il n’y a pas d’attache en Ouganda pour le peuple Juif. Par contre si cette motion est acceptée le gouvernement Britannique peut immédiatement mettre à la disposition des réfugiés des terrains en Ouganda.
– Pourquoi pas les Etats-Unis alors ?
– Les Etats-Unis pratiquent des coupes régulières dans le nombre d’immigrés permis d’entrer. Il ne faut pas que le peuple Juif soit à la merci de ce genre de coupe juste au moment d’une crise.
– Je te souhaite bonne chance pour ton congrès, mais tu sais, moi je ne crois pas aux rêves, moi je crois à la réalité de l’internationale socialiste qui va délivrer le genre humain en abolissant toutes les frontières. Nous nous réunissons à Genève avec des délégués de France, d’Allemagne, de Russie et d’Autriche. Si jamais les nations veulent se faire la guerre il suffit que les ouvriers de tous les pays se mettent en grève et les nations n’auront pas de soldats pour se battre.
– Alors là je crois que c’est toi qui rêves. Les soldats qui se risqueront à faire la grève seront traités de traître par la bourgeoisie qui les mettra en prison ou les fera exclure de tout travail. Déjà maintenant ton héros, comment s’appelle-t-il le Français qui parle tellement bien ? Jaurès oui. Il se fait descendre par la presse de droite. Les passions sont tellement animées qu’il risque encore de se faire assassiner pour trahison à la patrie. Non Mena’hem tu dois apprendre à faire confiance dans le genre humain.
– J’ai confiance dans la sagesse des ancêtres de notre peuple qui a tout de même plus de 5OOO ans.
– Et tu crois que la terre est restée identique ?
– La terre a changé mais l’homme est resté pareil. Il possède un paradis mais préfère l’aventure et est prêt à tout perdre pour une femme…
– Mena’hem et Boris ça y est, vous ne pouvez plus vous passer de femmes ?
– Rivka qu’est-ce qu’on ferait sans toi ? Tu as vraiment l’art de mettre les choses à leur véritable place. Pour bien faire il faudrait que je t’amène à Genève.
– Ah non à Bâle.
– Et moi qu’est-ce que je deviens là dedans ? rétorque Fima qui rejoignait le petit groupe.
– Toi tu as la chance d’avoir amené ta famille dans un pays accueillant et honnête. Et d’avoir de splendides enfants. Ils auront la chance de vivre le 20ème siècle avec tous ses progrès…

kadima

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